dimanche 4 février 2018

Susto, Luvan

La Volte nous avait laissé en 2017 avec David Calvo et Toxoplasma, une Commune Montréalaise apocalyptique et effervescente, et nous récupère en 2018 avec Susto de luvan.
Quelle entrée en scène !

On s'en rappelle, luvan a écrit deux recueils fantastiques beaux et exigeants, Cru et Few of Us chez Dystopia, produit textes pour le théâtre et la radio, performe et participe au collectif Zanzibar, entre autres choses.



Susto nous emmène dans un futur post-apocalyptique dans lequel, suite au réchauffement climatique, l'ensemble de la planète terre est devenu si chaud qu'il en est inhabitable. Les dernières installations humaines sont en Antarctique, là où le climat est resté vivable.
Les différentes cultures sont représentées plus ou moins en fonction des installations scientifiques actuelles (on apprend notamment que Dumont d'Urville est peuplée de français snobs qui boivent du vin reconstitué), et des villes se sont créées : la ville de Susto, fondée sur l'île de Ross au pied du volcan Erebus par les mystérieux Pilgrim Ancestors, est une ville multi-culturelle où la langue officielle est l'Espéranto.
Ce n'est pas pour rien que le roman démarre, comme dans une pièce de théâtre, avec une présentation des différents personnages : en effet, luvan nous raconte l'histoire de la ville à travers les yeux de ses différents habitants, et si on a quelques éléments architecturaux ou cartographiques sur Susto, c'est avant tout au collectif que luvan s'intéresse.
Les différents chapitres présentent des instants du quotidien des Sustoïtes : le barman, l'espion (car lorsque commence le roman, les activités de certains habitants sont particulièrement surveillées), le pasteur, l'artiste, la vulcanologue*... Ces épisodes entremêlés d'extraits de documents historiques rédigés après coup permettent peu à peu de comprendre de quoi il est question, quelle est cette menace qui plane sur la ville et dont l'ombre terrifie les habitants (l'espanto, cette angoisse qui monte peu à peu).
Il est difficile de résumer Susto, parce que c'est un roman choral complexe, dans lequel luvan entremêle narration et signes typographiques à déchiffrer (nous permettant de ressentir cette vérité : parfois l'action, l'émotion sont indicibles), avec des époques successives dans la conscience globale de la ville et une grande révélation finale dont les indices parsèment le récit. luvan ne résiste pas non plus à morceler son propos, et réclame l'attention forcenée de son lecteur : une histoire racontée sera par exemple interrompue par ses auditeurs, puis par l'auteur s'immisçant dans le récit, et d'histoire racontée par les personnages, devenir un élément de leur réalité. Structure et mise en oeuvre du roman sont savantes, et pourtant la tonalité de luvan est souvent familière et proche du jeu. Jeu dont la tonalité s'assombrira au fil de la lecture, car si les Sustoïtes sont touchants, certains d'entre eux sont plus qu'eux-mêmes, et un événement les attend (pas qu'un!) qui expliquera cette dimension quasi-mythologique qu'ils ont parfois.
Susto est un livre remarquable de plusieurs manières : par ses beaux personnages, par sa poésie continue, par son humour, par la quantité de références dans lesquel puise luvan, par sa manière de laisser le lecteur travailler pour reconstituer le récit... C'est un roman exigeant, mais qui paye en retour son lecteur par son incroyable richesse.
Cet article est bien pauvre et n'essaye même pas d'en lister tous les éléments, lisez Susto, plutôt!
Il est difficile de lire ce roman sans penser à Yirminadingrad, projet de ville dystopique romancée auquel luvan a participé, ni sans penser également au Toxoplasma de Calvo, dans lequel l'île de Montréal s'érigeait en Commune utopique et rebelle.
Si je peux pousser encore mes divagations, il me semble que si Yirminadingrad maltraitait et égarait ses individus isolés, ses héritières Montréal et Susto sont des lieux où le collectif se retrouve. Quelque soit le destin de ces initiatives, elles portent une véritable effervescence, et les deux fins de roman annoncent des graines semées pour le futur.
Sachant cela, il reste à attendre avec impatience les futures publications de La Volte, et notamment Amatka, roman de Karin Tidbeck traduit par luvan.

---

Susto, luvan, La Volte, 2018.

---

*Je ne parle pas de Waldman, la vulcanologue survivor du récit, ou d'Adina Sadovska, notre poète activiste, ou encore de Kurobozu, le mystérieux redresseur de torts, car il me faudrait leur réserver un deuxième article. Si je le faisais, je devrais alors parler de Yorgos le barman, de Laure Le Créac'h, de Baba Tristana...

samedi 20 janvier 2018

Zothique, Clark Ashton Smith

"Terrible était la Mort Argentée; nul ne connaissait la manière dont elle se transmettait ni comment la soigner. Rapide comme le vent du désert, elle entra dans le Yoros depuis le royaume dévasté de Tasuun, rattrapant dans leur course nocturne les messagers mêmes qui tentaient d'alerter la population de sa proximité. Ceux qu'elle frappait éprouvaient une raideur instantanée, un froid glacial semblable au souffle échappé d'un gouffre lointain. En quelques minutes seulement, leur visage et leur corps blanchissaient étrangement, brillaient d'un faible lustre, puis se rigidifiaient tels de vieux cadavres.
Dans les rues de Silpon et de Siloar, comme à Faraad, la capitale du Yoros, l'épidémie circula d'hôte en hôte, terrible lumière scintillant sous les lampes dorées. Les victimes s'effondraient à l'endroit où elles étaient frappées, baignées de cette lueur mortelle.
Les cortèges bruyants et agités du carnaval s'immobilisèrent à son passage, et les fêtards furent pétrifiés en pleine liesse. Dans les riches demeures, les noceurs empourprés par le vin blêmirent au milieu de leurs banquets chamarrés, engoncés dans leurs sièges, tenant toujours une coupe à moitié vide entre leurs doigts raidis. Les marchands gisaient dans leur arrière-boutique, près des piles de pièces qu'ils avaient commencé à compter, quand les voleurs, entrés par la suite, furent incapables de repartir avec leur butin. Les fossoyeurs succombèrent dans les tombes qu'ils étaient en train de creuser, mais personne ne vint réclamer les places qu'ils s'étaient octroyées."

On a pu lire Lovecraft, pour comprendre les parties de jeux de plateaux interminables faites avec les amis, on a pu lire Howard, pour comprendre les parties de jeu de rôle avec les mêmes, et finalement, on n'a pas fréquenté Clark Ashton Smith, membre du trio remarqué qu'il formait avec les deux précédents dans les sommaires du magazine Weird Tales (1924-1954).
Smith était, ces dernières années, assez peu présent dans les calendriers de publication des éditeurs français : hormis une édition de ses poèmes (Celui qui marchait parmi les étoiles, Oeil Du Sphinx, 2013), et un essai sur son oeuvre (Les mondes perdus de Clark Ashton Smith, La Clef d'Argent, 2004 et 2007), ses nouvelles fantastiques étaient à peu près inaccessibles.
C'est alors que le projet de Mnémos, et son crowdfunding immensément réussi, ont permis de financer la retraduction et l'édition de toute la fantasy de Clark Ashton Smith, donnant lieu à deux éditions : la luxueuse incarnation reliée des participants, et notre version papier, trouvable en librairie (et qui bénéficie tout de même d'une très belle illustration de couverture).
Qui est Smith, et pourquoi devrait-on passer quelques temps en compagnie de sa fantasy décadente ?

Clark Ashton Smith (1893-1961), est un poète, sculpteur et peintre américain. Elevé dans une famille très pauvre (il vivra longtemps dans la maison de bois que son père a construit de ses mains), il aurait appris la poésie par la lecture attentive des plus grands auteurs. Il se fait repérer très jeune par un cercle de poètes Californiens mené par Georges Sterling, qui se font remarquer par leur bohème et leurs excès, et vit de jeunes années réputé et célébré.
Mais cela ne dure pas, et c'est durant les moments d'incertitude financière qui suivent - et qui dureront pendant l'essentiel de son existence - qu'il compose pour Weird Tales les recueils fantastiques pour lesquels on se souvient de lui.
Cette participation le met en contact avec Howard et Lovecraft, avec lesquels il aura une correspondance régulière.
Les nouvelles de Clark Ashton Smith se déroulent pour l'essentiel dans 4 univers : Zothique, Hyperborée, Averoigne, et Poseidonis.
L'ensemble de nouvelles se déroulant dans l'univers de Zothique constitue le premier tome de la réédition  commercialisée par les éditions Mnémos.

Les nouvelles de Zothique se déroulent sur le dernier continent de la Terre, alors que le Soleil est mourant et que la fin de la vie terrestre s'annonce.
Dans cette ambiance apocalyptique, Clark Ashton Smith place différents contes exotiques, tous entremêlant fantasy épique et horreur, parfois à la Howard, parfois à la Mille et Une nuits avec des éléments horrifiques à la Lovecraft. Cependant, si le fantastique Lovecraftien est celui de l'indicible, il en est chez Clarck Ashton Smith comme dans le film La Momie (Stephen Sommers, 1999), "La mort n'est que le commencement" : Zothique est un festival de cadavres animés de façons invraissemblables et burlesques, rois, esclaves, courtisanes et cannibales, tous morts, se livrent à une véritable farandole entre les pages, à tel point que la seule chose que peut prévoir le lecteur amusé, c'est que tout personnage mort ne le restera guère. On peut à ce titre sentir une certaine ironie qui affleure parfois sous le texte, Smith n'étant pas dupe de la magie qu'il convoque, et s'amusant lui-même aux tours les plus grotesques.
Si Zothique est un monde de la fin, où les nécromants font la loi, où le motif de la corruption sous toutes ses formes est central, les récits et personnages en portent également la marque : les quelques jeunes premiers ne sont plus l'annonce de rien, et généralement, il est trop tard pour eux. L'heure des héros est passée. Les personnages principaux sont donc des ratés vieillissants, des rois malfaisants ou des sorciers maudits, et Smith ne fait jamais d'aussi bons personnages que ceux-ci, malfaisants jusqu'à en être archétypaux, auxquels il réserve des fins d'autant plus spectaculaires.
En Zothique, les bons sont ennuyeux et les jolies fins convenues, mais les cauchemars sont grandioses.
La traduction méticuleuse de Julien Bétan permet d'admirer ce qui fait la force de Clark Ashton Smith, ce qui justifie qu'il soit encore lu et édité aujourd'hui, c'est à dire son style grandiloquent, parfaitement maîtrisé, et qu'il puise chez les poètes décadents français et américains. La préface de l'édition de Mnémos nous rappelle que c'est chez Beaudelaire (qu'il a traduit), chez Gautier, chez Poe, et chez le Flaubert de Salammbô qu'il puisait l'ambiance délétère de ses contes, et la puissance incantatoire redoutable de ses meilleurs paragraphes.
Car, si Zothique reste un recueil parfait pour l'amateur de fantasy épique et sans malice, il y a un véritable plaisir à trouver au détour de certaines descriptions superbement travaillées, où Smith entremêle sens du spectaculaire, maîtrise parfaite de la langue, et ironie subtile.
 Ce premier volume se verra complété par les tomes suivants, et le prochain, Averoigne, nous emmènera dans une Auvergne médiévale ré-imaginée.

---
Zothique, Clark Ashton Smith, traduit par Julien Bétan. Mnémos, 2017.

dimanche 7 janvier 2018

Intermède

Ce blog n'est pas clos.
Pour l'heure, la réalité est exigeante.


Mais on a lu des choses chouettes : Clark Ashton Smith, James Sallis, Italo Calvino, Alex Jestaire, David Calvo, Roland C. Wagner...

Vivement !

lundi 9 octobre 2017

The only ones, Carola Dibbell

"J'ai dû regarder par la fenêtre peut-être dix minutes avant que Rauden arrive, il soufflait tellement fort qu'il a dû se reposer le gras contre la porte un moment. "Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau?", il me fait. "Pour quelques tests...rien d'invasif. Janet!", il crie. "Pas d'appels. Je vais dans le Débarras avec le Sujet."
Sujet? Alors ça c'est une nouvelle. Je savais pas que j'étais le Sujet. Je croyais que j'étais le Coursier. Coursier, tu fais un voyage. Sujet, tu sais pas c'est quoi qui va arriver.
Ben moi ça me va."



On pourrait entrer dans The Only ones par la comparaison.
C'est La route de Mc Carthy mais avec des filles, ou bien c'est Journal de nuit de Jack Womack, mais à l'envers, de la pénombre vers la lumière, ou encore c'est La Servante écarlate d'Atwood avec des technologies génétiques.
Ce serait assez juste : tous textes dystopiques puissants, mettant en scène d'impressionants personnages principaux, servis par de belles écritures.
Mais ce serait trop rapide, et on n'aborderait pas tout ce qui fait l'intérêt de The Only ones, premier roman écrit par la journaliste rock Carola Dibbell.

Lorsque Moira Kissena Fardo commence à nous raconter son histoire (à nous/ à une mystérieuse tierce personne), elle décrit une toute jeune femme dans un monde décimé par les pandémies et la chute de la natalité. Les plus fortunés y survivent en essayant d'exercer un contrôle absolu sur leur environnement : ils vivent dans des dômes aseptisés, contrôlent entrées et sorties, sources d'alimentation et imperfections génétiques ...
Moira, elle, a survécu dans un des quartiers les plus pauvres de New York, en buvant l'eau contaminée des flaques d'eau, malgré le risque d'attraper les pires maladies.
Car Moira est une Vivace : son ADN modifié lui permet de résister à toutes les épidémies.
C'est cette caractéristique qu'elle vend pour survivre depuis son enfance, sous toutes ses formes : dents, sang, ovules ... Comme elle le dit dans l'extrait ci-dessus, elle est le coursier de son propre corps, un coursier détaché, plus mauvaise herbe qu'être humain, qui cherche avidement à persister dans le monde.
Au cours d'une de ses "livraisons", elle se retrouve mêlée à un projet scientifique bricolé dans une ferme, duquel elle partira chargée d'un enfant, Ani, son clone, qu'elle va élever malgré les dangers.
Cette éducation est au coeur de l'histoire : c'est au travers de la lutte pour nourrir sa fille, l'éduquer et lui offrir une meilleure vie que Moira gagne son humanité. A travers l'amour absolu qu'elle lui porte, à travers les sacrifices qu'elle lui consent, Moira se trouve elle-même.
 Si dépouillé de ses atours science-fictifs, The only ones est un incroyable récit d'amour maternel, qui dépeint avec efficacité le combat de parents pour offrir un meilleur destin à leurs enfants.

Carola Dibbell fait un travail d'écriture remarquable avec des moyens très simples.
Notre narratrice non fiable, Moira, est illettrée. Elle n'a pas un vocabulaire très étendu, mais cette limitation et les répétitions qui en découlent décuplent la puissance des émotions évoquées.
A titre d'exemple, le gimmick "Et qui je vois ? Ani Fardo, toujours vivante", régulièrement utilisé, traduit à chaque fois efficacement l'émerveillement des retrouvailles lors que toutes deux ont été séparées, ne serait-ce que par l'école. Le jeu avec cette expression parvient à traduire plusieurs choses : la fragilité de la vie dans ce monde, l'éblouissement face à la survie de la petite fille, et l'amour inconditionnel que Moira lui porte. La rythmique rock qui impacte tout le récit, vraissemblablement héritée de la critique musicale, fait de Moira une digne descendante de Lester Bangs.

 La science-fiction, sous la forme de cette société bouleversée et de la manipulation génétique, n'en est pas pour autant secondaire : la vision d'un monde où la survie dépend du bidouillage de l'humain, sous les formes d'un improbable do it yourself réalisé par un véto campagnard, est fascinante. D'autant plus que le roman s'abtient de juger de la monstruosité des créatures produites : pour Ani comme pour son grand ancêtre la créature de Frankenstein, ce qui compte réellement, c'est l'humanité, et l'amour de ses frères humains.
Qu'on le lise pour ses aspects science-fictifs ou pour la qualité des relations qui y sont décrites, The Only ones, récit stupéfiant rédigé par une jeune auteur de 70 ans, est un très beau roman.



The Only ones, Carola Dibbell, traduit par Théophile Sersiron, au Nouvel Attila, septembre 2017.

jeudi 5 octobre 2017

La course, Nina Allan

"Le meilleur moyen de susciter la magie, c'est la décrire."

Ce n'est pas moi qui le dis, mais Christy, jeune femme racontant son adolescence dans le dernier roman traduit de Nina Allan, La Course.

Sur la magie, Nina Allan, éditée chez Tristram, en connaît un rayon. Elle est jusqu'à présent une de nos grandes mystificatrices, avec sa manière de tordre les fils du récit pour lui faire raconter finalement tout autre chose que ce à quoi le lecteur s'attendait. Si l'on veut s'en persuader, que l'on jette un oeil aux précédents recueils de nouvelles, Complications, Stardust, et à son roman, Spin.
Il est donc légitime de s'attendre à quelques surprises réservées par la maîtresse de maison : la Course jongle avec les narrations non linéaires dont Nina Allan est friande.



Le récit nous entraîne à la suite de Jenna, jeune femme dont la famille survit dans les paysages dénaturés par les industries du gaz de schiste. Au coeur de ces décors bouleversés (on mentionne également une guerre dont les vestiges sont encore visibles), la ville de Sapphire ne se maintient que grâce aux courses de lévriers génétiquement modifiés.
C'est sur le champs de course, là où les riches Londoniens viennent se distraire, que se trouve l'argent qui permet aux habitants de survivre : Jenna en fournit les champions en gants de cuir sur mesure, et son frère Del y fait courir ses lévriers modifiés.
Au coeur de ce système économique se trouve la liaison télépathique entre le smartdog et son dresseur, favorisée par l'illégale (mais tolérée) altération génétique du chien, et par un implant dans le cerveau du dresseur.
Dans ce monde où la science et les intérêts militaires et financiers coïncident, Loomi, la fille de Del, semble développer une singulière affection pour les smartdogs de l'écurie paternelle.
Cette première partie se présente comme un roman de science fiction, jouant avec l'éthique, la génétique, et les conséquences de la pollution de l'environnement.

Au détour d'une page, soudain, le lecteur quitte l'univers de Sapphire et se retrouve à Londres, pour y suivre la jeune Christy, aspirante écrivain aux difficiles années d'adolescence passées dans l'environnement d'un frère violent, à qui la littérature offrira une voie de secours. L'ambiance de la maison victorienne en pleine déréliction, l'obsession pour les choses du passé dans lequel vivent le père et le frère de Christy, tous deux antiquaires, et la pesante sensation de menace dans laquelle vit Christy évoquent le roman gothique.
Une fois passé le choc initial de la rupture narrative avec le récit précédent, des parallèles étranges avec celui-ci se font jour : personnages aux angoisses similaires, événements ayant une même portée symbolique... La sensation de narration emboîtée se renforce sans cesse : qui écrit quoi ?

Une partie des explications nous est donnée par l'intervention d'Alex, troisième partie du livre, journaliste marqué par un souvenir lié à Christy. A ce stade, le lecteur commence à envisager une forme de carte narrative.
Carte qui sera encore compliquée par Maree, quatrième partie du récit, qui reprend un personnage déjà rencontré, dans un cadre et une temporalité absolument neuves : il s'agit cette fois de mener à bien un trajet en bateau sans cesse menacé par la présence de baleines tueuses à l'affut des navires. Au sein de ce récit se trouve enchâssée la description d'un documentaire ethnographique à la Flaherty décrivant les sacrifices humains faits aux baleines par un ancien peuple de marins vivant sur la côte.

Le récit se termine par des annexes, qui donneront des prolongements supplémentaires à l'histoire tout en laissant maintes zones inexplorées.

La Course est une extension du travail déjà exécuté par Nina Allan dans ses deux recueils de nouvelles. Tous deux étaient des fix-up (recueils de nouvelles séparées, agencées pour donner un ensemble narratif cohérent), et Nina Allan jouait déjà avec le concept et ses limites dans Complications. La Course poursuit ce travail en s'intéressant aux même personnages, pris à des moments de leurs vies, dans différentes circonstances, avec la volonté de ne pas donner sens à tout. Lectrice compulsive, et auteur maîtresse de ses outils, elle semble dans la course interroger cette question de la destinée des personnages, et du sens à donner à la narration : choisissant de ne raconter que des moments-clé, c'est à nous, lecteurs, qu'elle laisse finalement la liberté de remplir les vides.

Ajout du 06/10 : Il me semble que je suis ici imprécise sur ce qui me semble la prouesse centrale de ce roman "à clé" : ce que Nina Allan réalise dans La Course, c'est ce tour de force qui consiste à raconter symboliquement la même chose (la violence d'un tiers/ de la société exercée sur une jeune personne, en chemin vers l'âge adulte, et les éléments qui lui permettront de réaliser son indépendance), avec des événements qui ont des implications et éveillent des émotions similaires, tout en semblant nous raconter à chaque fois tout autre chose.
Où comment Nina Allan, illusionniste infinie, en la décrivant, suscite la magie.


---
La course, Nina Allan, Tristram, septembre 2017.


lundi 18 septembre 2017

Comment ça commence : Le petit bleu de la côte Ouest, Jean-Patrick Manchette

"Et il arrivait parfois ce qui arrive à présent : Georges Gerfaut est en train de rouler sur le boulevard périphérique extérieur. Il y est entré porte d'Ivry. Il est 2h30 ou peut-être 3h15 du matin. Une section du périphérique intérieur est fermée pour nettoyage et sur le reste du périphérique intérieur la circulation est quasi-nulle. Sur le périphérique extérieur, il y a peut-être deux ou trois ou au maximum quatre véhicules par kilomètre. Quelques-uns sont des camions dont plusieurs sont extrêmement lents. Les autres véhicules sont des voitures particulières qui roulent toutes à grande vitesse, bien au delà de la limite légale. Plusieurs conducteurs sont ivres. C'est le cas de Georges Gerfaut. Il a bu 5 verres de Bourbon 4 Roses. D'autre part il a absorbé, voici environ trois heures de temps, deux comprimés d'un barbiturique puissant. L'ensemble n'a pas provoqué chez lui le sommeil, mais une euphorie tendue qui menace à chaque instant de se changer en colère ou bien en une espèce de mélancolie vaguement tchéckhovienne et principalement amère qui n'est pas un sentiment très valeureux ni très intéressant.
Georges Gerfaut roule à 145 km/h."

Premières lignes du Petit Bleu de la côte Ouest, Gallimard, 1976.



jeudi 14 septembre 2017

Few of us, luvan

Few of us est un recueil de 16 nouvelles édité par Dystopia, et écrit par luvan. En 2014, Dystopia avait publié son précédent recueil, Cru, au fantastique subtil et dépaysant. 

Belle couverture (et illustrations intérieures) dues à Stéphane Perger

Découpé en trois parties suggérant un important bouleversement dont on ne nous dira rien : “pendant”, “après”, “plus tard”, ses nouvelles nous entraînent en des lieux terriblement contemporains.
La première nouvelle, Mahrem, se passe en Erythrée, et entremêle déminage et recherches archéologiques. On suivra également une immigrante dans le désert qui jouxte la frontière des Etats-Unis avec le Mexique, une créature des contes des Mille et Une nuits survivant parmi les réfugiés, un apocalypse souterrain dont l’enfermement évoque la télé-réalité, le devenir surnaturel des ruines des Jeux Olympiques, et une étrange société post-industrielle survivant dans les bayous de la Louisiane…
Outre leurs stupéfiantes destinations, ces nouvelles possèdent le même univers angoissant, troué d'incertitudes, qui évoque un héritage des grands raconteurs de nouvelles fantastiques du XIXe siècle : des racines de Blackwood, de Jean Ray, mûries par l’évolution de la société et par le regard poétique de luvan, qui ne concocte pas un fantastique spectaculaire mais des impressions incertaines, des ombres inexplicables.
Ces aventures mystérieuses sont servies par la belle langue utilisée : outre son activité autour des livres, luvan écrit aussi pour le théâtre et la radio, et se fait performeuse pour jouer certains de ses textes. Cette proximité de la déclamation poétique est par instant sensible, d’autant plus que l’un des textes est une reprise d’une intervention improvisée sur Radio Campus Bruxelles : en plus de toutes ses cordes (d’aventurière, de poétesse, d’autrice), luvan est aussi pleine d’humour.

On trouve une parenté naturelle entre ce travail empreint des monstruosités contemporaines, qu'un rien suffit à tirer vers l'étrange, et celui de Léo Henry (La Panse, et Pont du jour, ont un imaginaire très proche de celui que l'on découvre ici). Il n'est donc pas étonnant que les deux auteurs aient déjà collaboré (à ma connaissance, dans la création web Le Naurne, et Bazaar Maniac, le fanzine de Léo Henry).
Il me semble que les auteurs les plus stimulants sont ceux qui trouvent des nourritures à leur imaginaire dans leur époque et ses monstres : luvan est de ceux-là. A ce titre, la ligne éditoriale des éditions-soeurs Dystopia et Scylla est tout à fait attirante.

On trouvera luvan sur son blog.

--- 

 Few of us, Luvan, édité par Dystopia, 2017.