lundi 9 octobre 2017

The only ones, Carola Dibbell

"J'ai dû regarder par la fenêtre peut-être dix minutes avant que Rauden arrive, il soufflait tellement fort qu'il a dû se reposer le gras contre la porte un moment. "Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau?", il me fait. "Pour quelques tests...rien d'invasif. Janet!", il crie. "Pas d'appels. Je vais dans le Débarras avec le Sujet."
Sujet? Alors ça c'est une nouvelle. Je savais pas que j'étais le Sujet. Je croyais que j'étais le Coursier. Coursier, tu fais un voyage. Sujet, tu sais pas c'est quoi qui va arriver.
Ben moi ça me va."



On pourrait entrer dans The Only ones par la comparaison.
C'est La route de Mc Carthy mais avec des filles, ou bien c'est Journal de nuit de Jack Womack, mais à l'envers, de la pénombre vers la lumière, ou encore c'est La Servante écarlate d'Atwood avec des technologies génétiques.
Ce serait assez juste : tous textes dystopiques puissants, mettant en scène d'impressionants personnages principaux, servis par de belles écritures.
Mais ce serait trop rapide, et on n'aborderait pas tout ce qui fait l'intérêt de The Only ones, premier roman écrit par la journaliste rock Carola Dibbell.

Lorsque Moira Kissena Fardo commence à nous raconter son histoire (à nous/ à une mystérieuse tierce personne), elle décrit une toute jeune femme dans un monde décimé par les pandémies et la chute de la natalité. Les plus fortunés y survivent en essayant d'exercer un contrôle absolu sur leur environnement : ils vivent dans des dômes aseptisés, contrôlent entrées et sorties, sources d'alimentation et imperfections génétiques ...
Moira, elle, a survécu dans un des quartiers les plus pauvres de New York, en buvant l'eau contaminée des flaques d'eau, malgré le risque d'attraper les pires maladies.
Car Moira est une Vivace : son ADN modifié lui permet de résister à toutes les épidémies.
C'est cette caractéristique qu'elle vend pour survivre depuis son enfance, sous toutes ses formes : dents, sang, ovules ... Comme elle le dit dans l'extrait ci-dessus, elle est le coursier de son propre corps, un coursier détaché, plus mauvaise herbe qu'être humain, qui cherche avidement à persister dans le monde.
Au cours d'une de ses "livraisons", elle se retrouve mêlée à un projet scientifique bricolé dans une ferme, duquel elle partira chargée d'un enfant, Ani, son clone, qu'elle va élever malgré les dangers.
Cette éducation est au coeur de l'histoire : c'est au travers de la lutte pour nourrir sa fille, l'éduquer et lui offrir une meilleure vie que Moira gagne son humanité. A travers l'amour absolu qu'elle lui porte, à travers les sacrifices qu'elle lui consent, Moira se trouve elle-même.
 Si dépouillé de ses atours science-fictifs, The only ones est un incroyable récit d'amour maternel, qui dépeint avec efficacité le combat de parents pour offrir un meilleur destin à leurs enfants.

Carola Dibbell fait un travail d'écriture remarquable avec des moyens très simples.
Notre narratrice non fiable, Moira, est illettrée. Elle n'a pas un vocabulaire très étendu, mais cette limitation et les répétitions qui en découlent décuplent la puissance des émotions évoquées.
A titre d'exemple, le gimmick "Et qui je vois ? Ani Fardo, toujours vivante", régulièrement utilisé, traduit à chaque fois efficacement l'émerveillement des retrouvailles lors que toutes deux ont été séparées, ne serait-ce que par l'école. Le jeu avec cette expression parvient à traduire plusieurs choses : la fragilité de la vie dans ce monde, l'éblouissement face à la survie de la petite fille, et l'amour inconditionnel que Moira lui porte. La rythmique rock qui impacte tout le récit, vraissemblablement héritée de la critique musicale, fait de Moira une digne descendante de Lester Bangs.

 La science-fiction, sous la forme de cette société bouleversée et de la manipulation génétique, n'en est pas pour autant secondaire : la vision d'un monde où la survie dépend du bidouillage de l'humain, sous les formes d'un improbable do it yourself réalisé par un véto campagnard, est fascinante. D'autant plus que le roman s'abtient de juger de la monstruosité des créatures produites : pour Ani comme pour son grand ancêtre la créature de Frankenstein, ce qui compte réellement, c'est l'humanité, et l'amour de ses frères humains.
Qu'on le lise pour ses aspects science-fictifs ou pour la qualité des relations qui y sont décrites, The Only ones, récit stupéfiant rédigé par une jeune auteur de 70 ans, est un très beau roman.



The Only ones, Carola Dibbell, traduit par Théophile Sersiron, au Nouvel Attila, septembre 2017.

jeudi 5 octobre 2017

La course, Nina Allan

"Le meilleur moyen de susciter la magie, c'est la décrire."

Ce n'est pas moi qui le dis, mais Christy, jeune femme racontant son adolescence dans le dernier roman traduit de Nina Allan, La Course.

Sur la magie, Nina Allan, éditée chez Tristram, en connaît un rayon. Elle est jusqu'à présent une de nos grandes mystificatrices, avec sa manière de tordre les fils du récit pour lui faire raconter finalement tout autre chose que ce à quoi le lecteur s'attendait. Si l'on veut s'en persuader, que l'on jette un oeil aux précédents recueils de nouvelles, Complications, Stardust, et à son roman, Spin.
Il est donc légitime de s'attendre à quelques surprises réservées par la maîtresse de maison : la Course jongle avec les narrations non linéaires dont Nina Allan est friande.



Le récit nous entraîne à la suite de Jenna, jeune femme dont la famille survit dans les paysages dénaturés par les industries du gaz de schiste. Au coeur de ces décors bouleversés (on mentionne également une guerre dont les vestiges sont encore visibles), la ville de Sapphire ne se maintient que grâce aux courses de lévriers génétiquement modifiés.
C'est sur le champs de course, là où les riches Londoniens viennent se distraire, que se trouve l'argent qui permet aux habitants de survivre : Jenna en fournit les champions en gants de cuir sur mesure, et son frère Del y fait courir ses lévriers modifiés.
Au coeur de ce système économique se trouve la liaison télépathique entre le smartdog et son dresseur, favorisée par l'illégale (mais tolérée) altération génétique du chien, et par un implant dans le cerveau du dresseur.
Dans ce monde où la science et les intérêts militaires et financiers coïncident, Loomi, la fille de Del, semble développer une singulière affection pour les smartdogs de l'écurie paternelle.
Cette première partie se présente comme un roman de science fiction, jouant avec l'éthique, la génétique, et les conséquences de la pollution de l'environnement.

Au détour d'une page, soudain, le lecteur quitte l'univers de Sapphire et se retrouve à Londres, pour y suivre la jeune Christy, aspirante écrivain aux difficiles années d'adolescence passées dans l'environnement d'un frère violent, à qui la littérature offrira une voie de secours. L'ambiance de la maison victorienne en pleine déréliction, l'obsession pour les choses du passé dans lequel vivent le père et le frère de Christy, tous deux antiquaires, et la pesante sensation de menace dans laquelle vit Christy évoquent le roman gothique.
Une fois passé le choc initial de la rupture narrative avec le récit précédent, des parallèles étranges avec celui-ci se font jour : personnages aux angoisses similaires, événements ayant une même portée symbolique... La sensation de narration emboîtée se renforce sans cesse : qui écrit quoi ?

Une partie des explications nous est donnée par l'intervention d'Alex, troisième partie du livre, journaliste marqué par un souvenir lié à Christy. A ce stade, le lecteur commence à envisager une forme de carte narrative.
Carte qui sera encore compliquée par Maree, quatrième partie du récit, qui reprend un personnage déjà rencontré, dans un cadre et une temporalité absolument neuves : il s'agit cette fois de mener à bien un trajet en bateau sans cesse menacé par la présence de baleines tueuses à l'affut des navires. Au sein de ce récit se trouve enchâssée la description d'un documentaire ethnographique à la Flaherty décrivant les sacrifices humains faits aux baleines par un ancien peuple de marins vivant sur la côte.

Le récit se termine par des annexes, qui donneront des prolongements supplémentaires à l'histoire tout en laissant maintes zones inexplorées.

La Course est une extension du travail déjà exécuté par Nina Allan dans ses deux recueils de nouvelles. Tous deux étaient des fix-up (recueils de nouvelles séparées, agencées pour donner un ensemble narratif cohérent), et Nina Allan jouait déjà avec le concept et ses limites dans Complications. La Course poursuit ce travail en s'intéressant aux même personnages, pris à des moments de leurs vies, dans différentes circonstances, avec la volonté de ne pas donner sens à tout. Lectrice compulsive, et auteur maîtresse de ses outils, elle semble dans la course interroger cette question de la destinée des personnages, et du sens à donner à la narration : choisissant de ne raconter que des moments-clé, c'est à nous, lecteurs, qu'elle laisse finalement la liberté de remplir les vides.

Ajout du 06/10 : Il me semble que je suis ici imprécise sur ce qui me semble la prouesse centrale de ce roman "à clé" : ce que Nina Allan réalise dans La Course, c'est ce tour de force qui consiste à raconter symboliquement la même chose (la violence d'un tiers/ de la société exercée sur une jeune personne, en chemin vers l'âge adulte, et les éléments qui lui permettront de réaliser son indépendance), avec des événements qui ont des implications et éveillent des émotions similaires, tout en semblant nous raconter à chaque fois tout autre chose.
Où comment Nina Allan, illusionniste infinie, en la décrivant, suscite la magie.


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La course, Nina Allan, Tristram, septembre 2017.


lundi 18 septembre 2017

Comment ça commence : Le petit bleu de la côte Ouest, Jean-Patrick Manchette

"Et il arrivait parfois ce qui arrive à présent : Georges Gerfaut est en train de rouler sur le boulevard périphérique extérieur. Il y est entré porte d'Ivry. Il est 2h30 ou peut-être 3h15 du matin. Une section du périphérique intérieur est fermée pour nettoyage et sur le reste du périphérique intérieur la circulation est quasi-nulle. Sur le périphérique extérieur, il y a peut-être deux ou trois ou au maximum quatre véhicules par kilomètre. Quelques-uns sont des camions dont plusieurs sont extrêmement lents. Les autres véhicules sont des voitures particulières qui roulent toutes à grande vitesse, bien au delà de la limite légale. Plusieurs conducteurs sont ivres. C'est le cas de Georges Gerfaut. Il a bu 5 verres de Bourbon 4 Roses. D'autre part il a absorbé, voici environ trois heures de temps, deux comprimés d'un barbiturique puissant. L'ensemble n'a pas provoqué chez lui le sommeil, mais une euphorie tendue qui menace à chaque instant de se changer en colère ou bien en une espèce de mélancolie vaguement tchéckhovienne et principalement amère qui n'est pas un sentiment très valeureux ni très intéressant.
Georges Gerfaut roule à 145 km/h."

Premières lignes du Petit Bleu de la côte Ouest, Gallimard, 1976.



jeudi 14 septembre 2017

Few of us, luvan

Few of us est un recueil de 16 nouvelles édité par Dystopia, et écrit par luvan. En 2014, Dystopia avait publié son précédent recueil, Cru, au fantastique subtil et dépaysant. 

Belle couverture (et illustrations intérieures) dues à Stéphane Perger

Découpé en trois parties suggérant un important bouleversement dont on ne nous dira rien : “pendant”, “après”, “plus tard”, ses nouvelles nous entraînent en des lieux terriblement contemporains.
La première nouvelle, Mahrem, se passe en Erythrée, et entremêle déminage et recherches archéologiques. On suivra également une immigrante dans le désert qui jouxte la frontière des Etats-Unis avec le Mexique, une créature des contes des Mille et Une nuits survivant parmi les réfugiés, un apocalypse souterrain dont l’enfermement évoque la télé-réalité, le devenir surnaturel des ruines des Jeux Olympiques, et une étrange société post-industrielle survivant dans les bayous de la Louisiane…
Outre leurs stupéfiantes destinations, ces nouvelles possèdent le même univers angoissant, troué d'incertitudes, qui évoque un héritage des grands raconteurs de nouvelles fantastiques du XIXe siècle : des racines de Blackwood, de Jean Ray, mûries par l’évolution de la société et par le regard poétique de luvan, qui ne concocte pas un fantastique spectaculaire mais des impressions incertaines, des ombres inexplicables.
Ces aventures mystérieuses sont servies par la belle langue utilisée : outre son activité autour des livres, luvan écrit aussi pour le théâtre et la radio, et se fait performeuse pour jouer certains de ses textes. Cette proximité de la déclamation poétique est par instant sensible, d’autant plus que l’un des textes est une reprise d’une intervention improvisée sur Radio Campus Bruxelles : en plus de toutes ses cordes (d’aventurière, de poétesse, d’autrice), luvan est aussi pleine d’humour.

On trouve une parenté naturelle entre ce travail empreint des monstruosités contemporaines, qu'un rien suffit à tirer vers l'étrange, et celui de Léo Henry (La Panse, et Pont du jour, ont un imaginaire très proche de celui que l'on découvre ici). Il n'est donc pas étonnant que les deux auteurs aient déjà collaboré (à ma connaissance, dans la création web Le Naurne, et Bazaar Maniac, le fanzine de Léo Henry).
Il me semble que les auteurs les plus stimulants sont ceux qui trouvent des nourritures à leur imaginaire dans leur époque et ses monstres : luvan est de ceux-là. A ce titre, la ligne éditoriale des éditions-soeurs Dystopia et Scylla est tout à fait attirante.

On trouvera luvan sur son blog.

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 Few of us, Luvan, édité par Dystopia, 2017.

dimanche 10 septembre 2017

Comment ça commence : Le dernier des Romani, Norman Spinrad

Un peu de nouveauté pour la rentrée : je vais me permettre de partager quelques lignes tirées d'un livre qui m'a interpellé, de temps en temps. Ceci parce qu'un court extrait permet de mieux se rendre compte du propos et du style (et parce que ce grand cinglé de Hunter S. Thompson s'en est aperçu il y a longtemps : recopier un texte permet de mieux le comprendre). C'est neuneu, ça marche.


"La route fut longue et la chaleur accablante, dit l'homme à la moustache gominée.
Un Collins, garçon, s'il vous plaît.
Le serveur adipeux tendit la main vers la console, pressa le bouton "Collins", et demanda :
- Gin, rhum, vodka ou grawa ?
- Gin, bien sûr, dit l'homme à la moustache gominée. Faire un Collins au grawa, non mais ! (Il alluma un grand cigare vert olive.)
Le garçon pressa le bouton "gin" et tapota le servo-bar. Le récipient de plastique transparent plein de liquide brumeux surgit par l'orifice de service du comptoir.
L'homme à la moustache noire et gominée regarda le verre, puis la console, puis le garçon.
- Ne me tenez pas pour impoli, l'ami, dit-il, mais je me suis toujours demandé pourquoi il y a encore des serveurs, quand n'importe qui pourrait appuyer sur ces stupides boutons.
Le garçon rit, d'un rire affable et gras.
- Pourquoi y a-t-il des conducteurs d'autobus dans les bus robots ? Pourquoi y a-t-il des brasseurs alors que la bière se brasse pratiquement toute seule ? Je suppose que le gouvernement se dit que si on virait tous ceux qui ne servent à rien, il se retrouverait avec cent millions de chômeurs sur les bras."

Premières phrases du Dernier des Romani, dans Le livre d'Or de la science-fiction, 1978.

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vendredi 8 septembre 2017

Choses vues et lues, Juin-juillet 2017

Ce compendium a deux mois de retard, tentons donc de le publier en douce.
C'était l'été.

Un extrait de Bandette ! Paul Tobin et Colleen Coover, EP, 2017


Des Bédés :

Et tu connaîtras l'univers et les Dieux, Jesse Jacobs, Tanibis, 2015.
Aïe, encore un de ces innombrables machins de hipsters dont j'ai le secret parce que le dessin défrise les pupilles, oui. Jesse Jacobs, qui a un style sympathiquement déplaisant (aussi dans Safari Lune de miel, chez le même éditeur) nous raconte la création de la Terre et l'évolution grâce à des divinités capricieuses et moches. L'émergence de l'homme est bien sûr un hasard, il y a plein de scènes rigolotes, cruelles, crades. Le graphisme tabasse tout avec un fond noir bleu, les deux seules couleurs étant le bleu turquoise et le violet : malgré des cases et un dessin arrondis qui adoucissent les sensations, l'effet est acide. Je pense qu'à peu près n'importe quel journaliste gonzo-hippie 70's aurait validé ce titre. Je vous passe mes traditionnels "formidable", "invraissembable", et "chouette", on aura compris plutôt : Jesse Jacobs, dessinateur du bizarre doux-amer.

Voyage en Astrylie, Tristan Bordmann, Le Clou, 2017.
Cette bande dessinée remporte tous les concours de beauté avec sa couv' verte et bleue sérigraphiée à la main par l'auteur, le trait noir efficace et pas qu'un peu moqueur de Bordmann fait très L'Association jeunes années : esthétiquement on est ravi. Malheureusement, le décit est décousu, et le dessin amalgame ensemble des oeuvres artistiques empruntées partout, mais sans réussir à s'en éloigner assez pour créer un univers propre. La visite promise tourne à la plaisanterie longuette, le lecteur ne sent pas inclus dans la blague. Si on place le petit dévédé fourni dans le lecteur de son ordinateur, on assistera à trois choses stupéfiantes : une réunion de fessiers maigrelets de jeunes créatifs ricanants sur fonds de nature Berrichone (mais ça pourrait définitivement être le Cantal ou la Savoie), une cérémonie Astrylienne maladroite inspirée des Maîtres Fous de Jean Rouch, et cette citation définitive :"les Astryliens restent fascinés par les origines sexuelles, mortifères et scatologiques de l'Humanité", qui confirme ce qu'on avait deviné, l'Astrylie, c'est bien pour rigoler. En conclusion, si cette été, tu t'ennuies dans le Berry (ou le Cantal, ou la Savoie), tu peux inventer l'aventure avec tes potes.


Des livres :

La jeune détective, Kelly Link (relecture).
Selon Laurent Juillier, maître de conf' en esthétique du cinéma top wahou aux références précieuses, qui cite ici des linguistes obscurs, un discours cohérent obéit à quatre règles : la répétition (on suit le héros du début à la fin), la progression (l'évolution de l'action), la non-contradiction (les élements présentés du récit ne changent pas arbitrairement), la relation (les faits présentés sont reliés les uns aux autres). Et, dans le recueil mémorable et bizarre de Kelly Link, il s'agit justement de dérégler chacun de ces quatre élèments, certes pas tous dans chaque nouvelle, mais régulièrement. Alors que les récits s'inspirent du matériau classique des contes, Kelly Link en livre une version déformée, pleine de mélancolie et d'humour cynique, plus proche d'Andersen que de Perrault. Sans dépouiller les nouvelles l'une après l'autres, les visions auxquelles nous livre Link sont puissantes et dérangeantes, au titre des quelles je retiens une idée de l'après-vie, une princesse de contes de fées au coeur brisé en road trip botté, la hantise lapinesque des villas bon chic bon genre de la banlieue américaine et des pots de peinture aux noms surréalistes, la mort des sorcière et la décomposition de leur magie, l'insupportable vu par un épouse de dictateur vivant dans le hangar-musée où sont entreposées ses chaussures. Quitte à user un peu plus une vieille expression, Kelly Link est l'enfant que Max Ernst aurait eu avec Angela Carter, et, au lieu de lire des textes déjà écrits trente fois, autant se nettoyer les sinus avec ce weird-là, suffisament imprévisible pour ranimer la vieille magie.
Une autre fois je dirai (encore) du bien de sa maison d'édition, Small Beer Press.


Le Club, Michel Pagel
Oui, toi aussi tu as lu le Club des Cinq quand tu étais petit (et peut-être même le Clan des Sept si tu es un vrai), et tu t'es toujours demandé ce qu'il est arrivé à Michel, Claude, Annie, Mick et Dagobert en vieillissant (ne mens pas, je suis pour ma part persuadée que Fantômette est devenue reporter de guerre et qu'elle tend son micro vaillement quelque part sur le globe, moins le costume jaune et noir). Heureusement, Michel Pagel s'est également posé la question, et y répond pour nous dans ce court roman. Nous sommes à la veille d'une réunion de nos héros vieillissants à Kernach, l'occasion pour nous de découvrir comment le temps a traité nos archétypes préférés, on y rencontrera aussi Pilou et Jo, tous maltraités par la vie réelle. Et bien sûr, un meurtre sera commis, meurtre qui nous emmènera bien plus loin que les récits du Club ne nous ont jamais emmenés...
Le récit est malin, Michel Pagel désacralise les figures bien connues comme dans un slasher movie des 90's : les anciens amateurs devraient apprécier le jeu de massacre.

Des films :

Get out, Jordan Peele.
Un film d'horreur d'été, plaisir régressif. Get Out met en scène deux héros, Rose Armitage, jolie américaine fortunée, et son petit ami, le photographe Chris Washington. Il est temps de présenter Chris à la famille de Rose le temps d'un week-end, et le jeune homme s'inquiète de la réaction de celle-ci en découvrant sa couleur de peau : bien évidemment, les Armitage ont de l'argent à revendre et du personnel de maison qui semble traité comme en pleine période esclavagiste et agit d'une manière étrangement robotisée. Le spectateur va donc craindre de plus en plus pour la survie de ce pauvre Chris. Le scénario est truffé d'humour noir, et parvient à instiller le malaise. La scène finale, qui met en scène une intervention policière, est particulièrement haletante, au vu de ce que l'on sait de ce genre d'évènements aux Etats-Unis. Un seul regret finalement : le coeur de l'intrigue, l'explication, est finalement moins palpitante, et moins réaliste, qu'attendue.

Le Caire Confidentiel, Tarik Saleh
Ô Amateur de roman noir, Vois, notre inspecteur de police viril et véreux est cette fois un Don Draper Egyptien au visage long, et à la coiffure soigneusement gominée. Dandy en veste de cuir tout aussi corrompu que le reste de la police du Caire, il est mêlé à l'affaire de meurtre d'une escort girl-chanteuse des plus glamour, dont la voix sensuelle plane sur le film, et qui aurait été assassinée par l'un des hommes d'affaires proche du Président. On fait le tour de la corruption du gouvernement et des quartiers pauvres du Caire avec l'inspecteur, qui devient Colonel par faveur spéciale sans jamais cesser d'empocher de l'argent, et peu à peu le malaise qui s'immisce avec la mort de la chanteuse Lalena devient celui de tout le pays, au bord de la Révolution. Le film réussit à laisser l'Histoire se glisser derrière les codes du polar, les décors et l'ambiance sont troublantes (violence de la police, présence d'une salle d'interrogatoire-salle de torture, beauté d'un autre âge des filles immortelles car toutes mortes-déjà-bientôt, et de la salle où se drogue le souteneur...)

Du multimédia :
I love Dick, livre de Chris Kraus
I love Dick, Sarah Gubbins, Jill Soloway
La littérature féminine, en droite ligne des Brontë et d'Austen, trouve une héritière en Chris Kraus, qui à travers ce roman épistolaire inspiré de sa vie se livre à une dissection du sentiment amoureux tel que décrit dans les romans du XIXe siècle, tout en s'interrogeant sur la légitimité intellectuelle et artistique de la femme au XXe siècle. Pour rendre un tel propos lisible, elle dépeint sa jumelle mauite, Chris, tombant éperduement, petit-bourgeoisement (et vu les références à Flaubert, cet adjectif se justifie) amoureuse de Dick, artiste conteporain collègue de son mari Sylvère ("Oh, Dick, de quoi ton nom est-il le symbole ? s'interroge Sylvère). Mais on n'analyse bien qu'en se mettant à distance, et au lieu de consommer, Chris Kraus se livre entièrement dans un crush adolecent à distance, décrit minutieusement dans des lettres écrites à Dick et à son mari. L'ensemble, écrit avec un savoureux sens de la formule navrera sans doute une partie des lecteurs par la superficialité de ses personnages. Les autres seront séduit par la vigueur intellectuelle de ce texte, qui révèle en creux les relations homme-femme  aussi bien dans le monde de l'art contemporain que dans les romans sentimentaux.
L'adaptation en série est très soigneuse, et élargit le propos par la greffe de trois beaux personnages de femmes artistes : une auteur de théâtre en recherche de son oeuvre, une galleriste aux goûts excellents, et une étudiante féministe militante. Le traitement des fantasmes de Chris autour de Dick, tout à fait malicieux, permet de rendre à l'écran le ton de causerie brillante du roman.


Et en sus, Jean-Patrick Manchette, lu par François Angelier "[ces] ouvrages n'ont qu'un seul usage possible : tuer le temps. La malédiction des auteurs est qu'ils paraissent eux-même avoir écrit pour tuer le temps. Il en résulte logiquement que ce genre de littérature policière est écrit par des zombies pour des zombies."
Quand à cette idée de littérature-zombie, je crois que Jean-Luc André D'Asciano, éditeur de l'Oeil d'Or, serait d'accord.

mercredi 31 mai 2017

Choses vues et lues, mai 2017

C'est mai.


Des livres :


La colline des potences, Dorothy M. Johnson
Jeune ignorante, tu ne savais pas qu'à la source des westerns avec John Wayne le dur à cuire, et les beaux plans de John Ford en Cinémascope, il y avait Dorothy M. Johnson, journaliste indépendante, qui entre 1935 et 1955 a publié quelques-unes des plus belles histoires de western qui soient.
Heureusement Gallmeister est là pour rappeler les bonnes choses aux mécréantes dans ton genre, et sous la forme de deux recueils (La colline des potences, Contrée indienne), tu pourras découvrir l'âpreté de la vie américaine de la fin du XIXe siècle, ses personnages touchants, glorieux dans leur humanité, et son quotidien aux dimensions mythologiques.
Il reste à lire Contrée Indienne.


Corps pour corps : Enquête sur la sorcellerie dans le bocage, Jeanne Favret Saada
On y reviendra, mais en ce moment, je lis les écrits de Jeanne Favret-Saada autour du travail anthropologique Les mots, la morts, les sorts, dans lequel elle s'installait en Mayenne avec ses enfants pour enquêter sur la sorcellerie paysanne. Le titre mentionné ci-dessus constitue son journal d'enquête, et Désorceler, le récit de la cure entreprise avec sa magicienne, Madame Flora.
Pour résumer : Lovecraft, mais avec des paysans français.





Dangerous women, anthologie dirigée par Gardner Dozois et George R. R. Martin
Chais pas pourquoi j'ai lu ça. Il s'agit d'un recueil de grands auteurs de genre américains qui ont refilé des nouvelles typiques de leurs univers respectifs (pour ne pas trop perturber les fans) en espérant que ça colle à peu près à la thématique. On m'a dit il y a quelques jours qu'il n'y a rien de plus difficile à réussir qu'une anthologie, et je suis prête à le croire. Les deux gros volumes contiennent cependant quelques nouvelles intéressantes (Joe Lansdale, Pat Cadigan, Megan Lindholm et Megan Abbott font à peu près le boulot sans tomber dans la négation de la consigne ou le cliché rabâché).



Angle mort #11
Que mille pluies acides s'abattent sur moi, que des mille-pattes venimeux choient sur ma toîture et que mon ventilateur tombe en panne pour me punir de mon manque de constance face aux pourtant très chouettes sélections de nouvelles d'Angle Mort. Ce numéro contient donc une science fantastique nouvelle de Sofia Samatar, un échantillon du travail de Jean-Luc André d'Asciano plein de désespoir poétique, une bizarrerie cubique d'Adam-Troy Castro, une nouvelle bionique de Sarah Pinsker. Toutes dépeignent l'inquiétant futur avec une grande originalité, et seront difficile à oublier.
Angle Mort, c'est à lire absolument.


Je voulais aussi lire Gay Talese et Robert Louis Stevenson, mais j'étais trop occupée à errer dans Epinal.


Des bandes dessinées :

Des croûtes au coin des yeux, volume 2, Tanxx et Pause de Fabcaro
On peut grogner, mais si j'en parle indisctinctement, c'est parce que ces deux excellents auteurs semblent avoir des références et des postures souvent semblables, avec le même lectorat.
Dans Pause, Fabcaro réjouit avec son quotidien marqué par son introversion et ses angoisses. Comme d'habitude, il est grandiloquent comme un hyperstressé par la vie peut l'être, dans l'ilôt de normalité que constitue sa petite famille, spectratice amusée de ses minuscules mésaventures. Tanxx régale quand à elle en se livrant à des réflexions sur la création artistique et la place de l'artiste dans la société entremêlées là aussi d'instants de sa vie bordelaise.



Judette Camion, Jeanne Puchol, Anne Baraou
Jeanne Puchol n'est pas qu'une autrice féministe ayant à coeur de proposer des bandes dessinées historiques intelligentes. A ses débuts, elle était au dessin de ce projet étonnant, qui partage bien des similarités avec Fabcaro et Tanxx, en terme de description du quotidien : Judette Camion est une jeune parisienne douée en informatique, en bricolage et en natation, qui mène sa petite vie avec un conjoint bienveillant, et s'interroge sans cesse sur la place que la société lui réserve. Pleine d'inventivité et très moderne, malgré son charme, cette courte série (2 tomes), n'a cependant pas connu le succès. On la trouve dans quelques bacs d'occasion, le premier tome est particulièrement réussi, et le dessin délié et énergique de Jeanne Puchol est une joie.


La main du peintre, Maria Luque
Si comme moi, tu ne connais pas Maria Luque, va vite, vite faire un tour sur le site de l'Agrume ou son Instagram, car cette illustratrice au dessin enfantin mais aux mises en couleurs épiques mérite un coup d'oeil. Dans La Main du peintre, son alter égo narratif se trouve au prise avec le fantôme du peintre argentin Candido Lopez, qui a perdu sa main lors de la Guerre du Paraguay, vers 1870, et la charge de réaliser les dessins qu'il n'a pu terminer. Si la violence des batailles est bien présente, l'amitié des deux personnages principaux est pleine d'humour, et une petite partie du récit permet de suivre le quotidien de l'illustratrice, de boutique de pinceaux en festivals de fanzine.



Et l'artiste : Aline Zalko, brillante praticienne de la gouache et des crayons de couleurs, au style si facilement reconnaissable, qu'on voit régulièrement, ces temps-ci, illustrer journaux et magazine.