mercredi 31 mai 2017

Choses vues et lues, mai 2017

C'est mai.


Des livres :


La colline des potences, Dorothy M. Johnson
Jeune ignorante, tu ne savais pas qu'à la source des westerns avec John Wayne le dur à cuire, et les beaux plans de John Ford en Cinémascope, il y avait Dorothy M. Johnson, journaliste indépendante, qui entre 1935 et 1955 a publié quelques-unes des plus belles histoires de western qui soient.
Heureusement Gallmeister est là pour rappeler les bonnes choses aux mécréantes dans ton genre, et sous la forme de deux recueils (La colline des potences, Contrée indienne), tu pourras découvrir l'âpreté de la vie américaine de la fin du XIXe siècle, ses personnages touchants, glorieux dans leur humanité, et son quotidien aux dimensions mythologiques.
Il reste à lire Contrée Indienne.


Corps pour corps : Enquête sur la sorcellerie dans le bocage, Jeanne Favret Saada
On y reviendra, mais en ce moment, je lis les écrits de Jeanne Favret-Saada autour du travail anthropologique Les mots, la morts, les sorts, dans lequel elle s'installait en Mayenne avec ses enfants pour enquêter sur la sorcellerie paysanne. Le titre mentionné ci-dessus constitue son journal d'enquête, et Désorceler, le récit de la cure entreprise avec sa magicienne, Madame Flora.
Pour résumer : Lovecraft, mais avec des paysans français.





Dangerous women, anthologie dirigée par Gardner Dozois et George R. R. Martin
Chais pas pourquoi j'ai lu ça. Il s'agit d'un recueil de grands auteurs de genre américains qui ont refilé des nouvelles typiques de leurs univers respectifs (pour ne pas trop perturber les fans) en espérant que ça colle à peu près à la thématique. On m'a dit il y a quelques jours qu'il n'y a rien de plus difficile à réussir qu'une anthologie, et je suis prête à le croire. Les deux gros volumes contiennent cependant quelques nouvelles intéressantes (Joe Lansdale, Pat Cadigan, Megan Lindholm et Megan Abbott font à peu près le boulot sans tomber dans la négation de la consigne ou le cliché rabâché).



Angle mort #11
Que mille pluies acides s'abattent sur moi, que des mille-pattes venimeux choient sur ma toîture et que mon ventilateur tombe en panne pour me punir de mon manque de constance face aux pourtant très chouettes sélections de nouvelles d'Angle Mort. Ce numéro contient donc une science fantastique nouvelle de Sofia Samatar, un échantillon du travail de Jean-Luc André d'Asciano plein de désespoir poétique, une bizarrerie cubique d'Adam-Troy Castro, une nouvelle bionique de Sarah Pinsker. Toutes dépeignent l'inquiétant futur avec une grande originalité, et seront difficile à oublier.
Angle Mort, c'est à lire absolument.


Je voulais aussi lire Gay Talese et Robert Louis Stevenson, mais j'étais trop occupée à errer dans Epinal.


Des bandes dessinées :

Des croûtes au coin des yeux, volume 2, Tanxx et Pause de Fabcaro
On peut grogner, mais si j'en parle indisctinctement, c'est parce que ces deux excellents auteurs semblent avoir des références et des postures souvent semblables, avec le même lectorat.
Dans Pause, Fabcaro réjouit avec son quotidien marqué par son introversion et ses angoisses. Comme d'habitude, il est grandiloquent comme un hyperstressé par la vie peut l'être, dans l'ilôt de normalité que constitue sa petite famille, spectratice amusée de ses minuscules mésaventures. Tanxx régale quand à elle en se livrant à des réflexions sur la création artistique et la place de l'artiste dans la société entremêlées là aussi d'instants de sa vie bordelaise.



Judette Camion, Jeanne Puchol, Anne Baraou
Jeanne Puchol n'est pas qu'une autrice féministe ayant à coeur de proposer des bandes dessinées historiques intelligentes. A ses débuts, elle était au dessin de ce projet étonnant, qui partage bien des similarités avec Fabcaro et Tanxx, en terme de description du quotidien : Judette Camion est une jeune parisienne douée en informatique, en bricolage et en natation, qui mène sa petite vie avec un conjoint bienveillant, et s'interroge sans cesse sur la place que la société lui réserve. Pleine d'inventivité et très moderne, malgré son charme, cette courte série (2 tomes), n'a cependant pas connu le succès. On la trouve dans quelques bacs d'occasion, le premier tome est particulièrement réussi, et le dessin délié et énergique de Jeanne Puchol est une joie.


La main du peintre, Maria Luque
Si comme moi, tu ne connais pas Maria Luque, va vite, vite faire un tour sur le site de l'Agrume ou son Instagram, car cette illustratrice au dessin enfantin mais aux mises en couleurs épiques mérite un coup d'oeil. Dans La Main du peintre, son alter égo narratif se trouve au prise avec le fantôme du peintre argentin Candido Lopez, qui a perdu sa main lors de la Guerre du Paraguay, vers 1870, et la charge de réaliser les dessins qu'il n'a pu terminer. Si la violence des batailles est bien présente, l'amitié des deux personnages principaux est pleine d'humour, et une petite partie du récit permet de suivre le quotidien de l'illustratrice, de boutique de pinceaux en festivals de fanzine.



Et l'artiste : Aline Zalko, brillante praticienne de la gouache et des crayons de couleurs, au style si facilement reconnaissable, qu'on voit régulièrement, ces temps-ci, illustrer journaux et magazine.

jeudi 18 mai 2017

Choses lues et vues, printemps 2017

...Oui, égarements.



Mais nous y voilà, quand même :



Aventuriers du monde, Pierre Fournié
 Lu par hasard, un gros livre plein de photographies tirées des collections du musée du Quai Branly, du Musée de la Marine ou de la BNF, dont le propos est de retracer la politique de conquête de territoires par la France du XIXe siècle à la veille de la première guerre mondiale. Sujet qui pourrait être traité uniquement comme un fantasme de papy qui lisait des journeaux d'aventures dans son jeune âge - et qui permet d'aligner le vocabulaire assorti "têtes brûlées", "folles épopées", "hommes en quête d'absolu". Même si le livre nous présente lesdits aventuriers sous un jour très romanesque (certains d'entre eux ont droit à de de courts récits par des écrivains de voyage, pas la meilleure partie du livre), et joue à fond la carte du dépaysement suranné avec les fameuses photographies, il a le mérite de présenter de manière accessible cette course à la description géographique, et plus sinistrement, à la constitution de colonies.



Le langage de la nuit, Ursula K. Le Guin 
Encore un livre attirant des Forges de Vulcain, qui nous a déjà gratifiés de Charles Yu, de William Morris, et de Robert Mayer. Ce recueil rassemble différentes conférences, articles et avant-propos rédigés par Ursula K. Le Guin dans sa carrière. Ils abordent le sujet de la fantasy, de sa réception et de son écriture. Si quelques uns sont un peu datés, les sujets abordés présentent parfois un réél intérêt : les questions autour de la constitution des mondes de fantasy, ou de l'écriture des personnages, telles que traitées par Le Guin, sont particulièrement stimulantes, et permettent de mieux comprendre son travail d'auteur.
Son opinion sur la critique de livres mérite le détour.



Soft City, Hariton Pushwagner
Les  éditions Inculte ont choisi d'éditer une bande dessinée très curieuse, qui traîne derrière elle une "légende noire" : créée dans les 70's lorsque son auteur, l'artiste contemporain Hariton Pushwagner était tout jeune ; Lue à ce moment-là par des créateurs comme Burroughs ou Pete Townshend (rencontrés dans les bars où Pushwagner traînait), elle aurait disparu dans les 80's pour réapparaître dans un grenier en 2000. Soft City est un cauchemar dystopique à la Ballard ou à la Orange mécanique, servi par un dessin faussement maladroit qui nous entraîne dans d'étourdissantes perspectives urbaines. Dans Soft City, toutes les familles se ressemblent et se droguent pour supporter le quotidien, tous les pères ont la même voiture, et chaque jour ressemble au lendemain.


Pourquoi faut-il penser à nettoyer son aquarium, et
Que s'est-il passé à Pont-St-Esprit, Amandine Ciosi 
J'éprouve une grande fascination pour Ion éditions, éditeur angoumoisin fanatique de dessin expérimental et d'illustrateurs inventifs. Cependant, il s'agit d'expérimenter le langage graphique du dessin. En conséquence, les trames narratives sont perturbées ou absentes.
Une fois ceci admis, on s'amusera beaucoup avec les oeuvres d'Amandine Ciosi, coloriste brillante, spécialiste du non-sens et des crayons de couleurs. Le premier ouvrage est une dinguerie colorée dans laquelle un aquarium sale se trouve envahi par les membres d'un cirque aquatique. Lesquels se livrent immédiatement à des acrobaties avec plantes et poissons. Le deuxième nous raconte en noir et blanc la fameuse histoire du pain maudit de Pont-St-Esprit, où la CIA aurait expérimenté en 1951 du LSD sur les habitants de ce petit village du Gard. On ne saura pas ce qui s'y est vraiment passé, mais Ciosi s'inspire de vieilles photos pour croquer une France campagnarde surréaliste. J'aime donc beaucoup Amandine Ciosi, et alors que je la découvre tout juste, c'est avec une grande peine que j'apprends son récent décès.
On trouvera d'autres réalisations de sa main chez l'éditeur Misma.


Des films :

The lost city of Z, James Gray
Je fais partie de ces français qui aiment James Gray (ou qui aiment son directeur de la photographie), et comme je suis aussi particulièrement sensible aux récits de quête archéologique, on se doute que j'attendais ce film avec appréhension. Et finalement, l'histoire nous emmène ailleurs, là où Percy Fawcett fuit la vie Londonienne. Ce film raconte une quête spirituelle. L'image est luxuriante et superbe.

Grave, Claudia Ducournau
L'horreur française va bien, merci, avec cette prenante histoire de jeune étudiante vétérinaire qui se découvre de plus en plus attirée par ses congénères, et sombre peu à peu dans le cannibalisme. Paradoxalement, Ducournau ne joue pas la surenchère gore, et ce qu'on voit est nécessaire pour donner du sens, et jouer avec le spectateur.
Le film est malin tout du long, la dernière scène est décevante (très anecdotique, comme la fin obligatoire d'un vieux Buffy).

 The Lunchbox, Ritesh Batra
"- C'est l'histoire d'Ilah Singh, une femme mariée qui se fait tromper et qui essaye de regagner son mari en lui faisant livrer ses meilleurs petits plats le midi. Mais le livreur se trompe et la bonne cuisine atterit sur le bureau de Sajaan Fernandez, qui part en pré-retraite dans un mois...
- Ohlala ! Je m'y vois tout de suite ! C'est un indien, ça chante ça danse et ils s'aiment à la fin !
- Et bien, ça aurait pu, et le distributeur l'a marketé comme ça, mais en fait, pas du tout. Ilah et Sajaan sont de magnifiques personnages, séparément, et entament une correspondance dans laquelle ils s'entraident et se donnent des conseils. L'amour est abordé, mais ce n'est pas l'option que choisit le film, qui préfère dénouer les clichés traditionnels de la relation amoureuse, et libérer ses personnages."
C'est très touchant (et ça donne faim).


L'illustrateur : Bazooka, groupe de graphistes punks chouettes.


dimanche 7 mai 2017

On l'appelle Jeeg Robot, Gabriele Mainetti

Prenons un peu de bon temps cinématographique, et parlons de films de super-héros, avec l'italien On l'appelle Jeeg Robot (Lo chiavamavano Jeeg Robot en VO, évocation d'un autre film d'anti-héros burlesque, Trinita*).
Dans ce film italien sorti en 2015, qui a reçu un bon nombre de récompenses dans son pays et réjoui le public d'un certain nombre de festivals européens, nous suivons les aventures d'Enzo Ceccotti, petit voyou de la banlieue de Rome dont le loisir central est le visionnage de films pornos en mangeant des crèmes vanilles.


Enzo est poursuivi sur les bords du Tibre par la police et plonge dans les eaux pour leur échapper. Il entre alors en contact avec un baril d'un agent chimique inconnu** et rentre misérablement chez lui, en toussant et en gémissant. Lorsqu'il se réveille le lendemain, il est devenu surhomme à la force physique démesurée, talent qu'il met à profit dans ses larcins.
Quand une série d'évènements place sous sa protection une jeune femme atteinte de troubles psychiques, qui confond le réél et l'animé Jeeg Robot (et le prend donc aussitôt pour le héros de l'histoire), Enzo commence un cheminement qui l'amènera à l'héroïsme.
Cette intrigue pourrait être simplette si le film ne jouait pas en permanence sur l'alternance des registres réalistes et parodiques. La banlieue romaine et ses mafieux sont sordides, mais le grand méchant est un bellâtre ancien de la télé-réalité qui éprouve une passion pour les chansons romantiques des années 70. Le héros est un anti-héros pur jus, dont l'appartement est glauque à un niveau rarement atteint, qui n'hésite pas à se salir les mains, et porte le poids d'une mélancolie solitaire et romanesque. Alessia, la jeune fille en détresse, est à la fois personnage romantique et incarnation de l'innocence enfantine (ce parti-pris est parfois dérangeant).
L'équilibre précaire entre culture pop et réalisme à l'italienne fonctionne bien, et la transposition de l'univers des super-héros dans la banlieue romaine réserve quelques beaux moments, dont un match de foot Rome-Lazio*** fortement perturbé, un hold-up "à la main" d'un camion de transport de fonds...
L'ensemble est particulièrement réjouissant, même si je regrette la gestion des personnages féminins (on ne se refait pas), qui connaissent des situations particulièrement déplaisantes.
Sinon, on s'amuse bien, et l'hommage rendu à ces animés que les générations 80-90 ont regardé enfants est plutôt touchant.

On l'appelle Jeeg Robot, Gabriele Mainetti, 2016.

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*TMTC comme ils disent, les jeunes
**et qui n'est pas l'agent chimique X ! Mais qui pourrait. 
***on m'informe que c'est la même équipe. La balle au pied, vaste territoire inexploré de nos aïeux...

dimanche 30 avril 2017

Paper Girls, Cliff Chiang, Brian K. Vaughan, Matt Wilson

Paper girls est un comic book édité aux US en juillet 2016, traduit chez nous fin 2016, et ayant pour scénariste Brian K. Vaughan (qui est fan de SF : il a été le scénariste des comics Y le dernier homme, du célèbre Saga, et des séries Lost et Under the dome). 
Le dessin est de Cliff Chiang, illustrateur qui s’est fait remarquer récemment en relançant le comics Wonder Woman avec des dessins très dynamiques. Et, car elles tiennent une place très importante dans la réussite de la série, les couleurs sont de Matt Wilson. Illustrateur qui travaille aussi avec Cliff Chiang sur Wonder Woman, et qui est un passionné de théorie des couleurs. 

Paper girls commence le 31 octobre 1988, matin d’Halloween, dans une petite ville de l’Ohio. Erin, une petite adolescente de 13-14 ans, se réveille aux aurores, prend son vélo, et part livrer les journaux sur les perrons des petites maisons de banlieue. Au détour d’une rue, elle se fait menacer par une bande de garçons plus âgés, costumés en ninja, en Pennywise et Freddy Krugger. Au moment où on commence à s’inquiéter pour elle, même si elle a une bonne répartie, un gang de trois livreuses de vélos, qui se repère avec des talkies walkies et armées de crosses de hockey, vient lui sauver la mise. Les filles sont dirigées par Mac, la première fille de Stony Stream à être devenue livreuse de journaux, ce qui était autrefois réservé aux garçons. Et comme tout chef de bande adolescent qui se respecte, Mac a la classe, fume des cigarette, et tient tête au policier du coin.

Jusque là, Paper Girls est un bon comics rock et féministe, avec des personnages intrigants. Sauf qu’en se séparant en deux groupes, les filles se font attaquer et voler un talkie-walkie. Bien décidées à en découdre, elles partent à la recherche de leurs assaillants et trouvent...des extraterrestres. A ce stade, je ne veux pas complétement dévoiler le tome 1 ou ses suites, je peux essentiellement en dire qu’il présente pas mal de personnages inquiétants, qui semblent venir soit d’une autre réalité, soit d’une autre temps, que les adultes fonctionnels sont plutôt absents et les filles laissées à elles-même (ce dont elles se débrouillent bien, ce ne sont pas des gentilles filles).

Paper girls réussit à jouer sur de nombreux tableaux, et on peut notamment saluer les quatre personnages féminins, cools et crédibles, qui semblent vraiment avoir des raisonnements d’intrépides adolescentes. Les filles ne sont pas des clichés, et leurs sentiments passent du courage à l'émerveillement enfantin avec un naturel satisfaisant.
Une part de son charme réside également dans la peinture de la banlieue américaine, qui joue à fond sur la nostalgie de ces dernières années, associée à la cinéphilie de Brian K. Vaughan, qui a fait des études de cinéma : le comics est plein de clins d’oeil à des films fantastiques, mais aussi au mode de vie des 80's (il y a une petite séquence très réussie sur l’addiction aux jeux vidéo de Tiffany).
Le récit montre une vraie maîtrise de la narration et du suspens, qui fonctionne comme dans un vieux film, avec des indices plus ou moins subtils laissés pour le lecteur, et pourraient rappeler le mécanisme de Lost.

L’un des grands points forts réside dans la qualité graphique de l’ensemble, avec des mises en couleurs qui parviennent alternativement à être éclatantes et pop, comme dans les têtes de chapitre, et subtiles et délicates comme dans les scènes de nuit ou de chien et loup. Par un travail audacieux de dessin et l'alternance soignée des couleurs froides et chaudes, Matt Wilson et Cliff Chiang renforcent l'impact du récit tout en lui donnant un aspect visuellement marquant.

Paper girls volumes 1 et 2 est une grande réussite, et j'espère que les numéros suivants le seront tout autant. 

mercredi 22 mars 2017

Telluria, Vladimir Sorokine

Et Clac ! A l'occase de la sortie de ce chouette bouquin, je m’interroge sur la collection Exofiction chez Actes Sud, pleine de machins bankables qui n’ont pas grand rapport entre eux : on a de la SF comme Silo de James Howey qui est un auto publié qui a ramassé des brasses d’argent, The Expanse de James Corey : du space op’ vu à la TV, le fameux Cixin Liu qui a déchaîné les passions, et à côté des titres d’auteurs de littérature empilés là parce qu’il fallait les mettre quelque part (et parce qu’eux aussi, il ramassent des brasses d’argent) : on a eu Vollmann, on a Sorokine, et une réédition de Zamiatine, Nous (qu’il faut lire, c'est l'un des trois grands classiques dystopiques avec Le meilleur des mondes et 1984). Tous ces titres sont très alléchants, mais un peu disparates.

Couv' de Santiago Caruso, illustrateur sombre et cool 


Enfin, cette fois, Exofictions nous permet le plaisir de lire un Sorokine paru en Russie en 2013, et ledit Sorokine est un auteur à lire, tant il est provocateur, littéraire et malin. Un de ses romans, le prodigieux Lard Bleu, lui a valu d’être attaqué en justice par le régime de Poutine pour pornographie (Staline et Khrouchtchev y ont des rapports sexuels), alors que les jeunesses Poutiniennes "ont construit en face du Bolchoï une énorme cuvette de WC. La foule lançait les livres déchirés dans la cuvette."* Ce bouquin mettait notamment en scène la réanimation des auteurs classiques russes grâce à leur ADN -comme les dinosaures de Jurassic Park- et des morceaux parodiques desdits auteurs. C’est aussi l’auteur de Journée d’un opritchnik, journée-cauchemar dont le titre fait hommage à Soljenitsyne, qui raconte le futur d’une Russie dirigée par l’équivalent d’Ivan le Terrible, à travers les yeux du boyard qui maltraite les foules, et de la Trilogie de la Glace, dans laquelle il attaque le communisme, et la société consumériste (un de ses premiers romans, La Norme, semble l’attaquer de manière extrêmement virulente, mais il n’est pas traduit à ma connaissance).
Dans tous ses livres, Sorokine utilise son humour burlesque et absurde, sa maîtrise de la littérature classique pour servir son propos (pas de table rase du nouveau Roman en Russie, on rend toujours hommage aux maîtres) : on trouve dans tous ses livres des parodies de Nabokov, de Rabelais, de Gogol, de Pouchkine, de Tchekhov.

On pourrait le comparer à un Pelevine, autre maître Russe du burlesque lettré, mais Sorokine va bien plus loin dans la provocation, et dans la virulence malpolie de ses univers alternatifs.

La dystopie Sorokinienne est très violente, mais elle est rarement triste, et c’est le cas de Telluria, qui présente une Europe et une Russie qui ont explosé en micro-États (la Normandie est indépendante !), où les habitants vivent une sorte d’Âge Sombre de l’évolution (selon les états on est en plein Moyen-âge, en plein XIXe avec nobles Russes, ou dans de bizarres versions communistes sectaires), tandis que les plus riches ont accès à des technologies de pointe. Le monde est en plein désarroi, il y a des géants et des nains, et toutes ces bonnes gens ne rêvent qu’à deux choses : se faire insérer un clou de Tellure dans la tête parce que cela provoque le bonheur parfait et l’oubli de la réalité, ou réussir à acheter un Futé, smartphone quasi-magique qui prendra la forme que l’on désire et racontera de belles histoires. Si union il y a, elle se fait contre les invasions de talibans venus de Stockholm. Cette débandade désespérée est illustrée par la forme du roman lui-même : il n’y a aucun fil narratif à suivre, et les 50 chapitres se lisent comme autant de nouvelles, chacune écrite dans un style différent, et qui permettent de balayer l’univers créé par l’auteur. 

Je vous gâche quelques lignes narratives : on y trouve un pseudo conte de fée mettant en scène Patapin-le-petit-pain, futé bien désirable, le vaillant escadron des abeilles bleues de Normandie occupé à annexer les mines de Tellure du Caucase, des nobles Russes languissantes et fin de siècle qui picolent, des amazones du Rhin qui se croient dans Tolkien, une tricherie au concours de danse inter-tailles d'un petit village, des chiens anthropophages et philosophes... 
Beaucoup de ces micro-nouvelles sont stupéfiantes, combinant des audaces stylistiques et un humour sauvage, et c’est là un point fort de Telluria : Sorokine est un auteur exigeant qui rend hommage à d’autres textes, et on peut parfois se trouver en difficulté lors d’une première lecture, si l’on ne maîtrise pas l’éventail de références. Sans doute grâce à sa forme, Telluria est plus accessible, et constitue un bon début pour commencer à fréquenter ce maître intempérant.

Et je n'en dis pas plus, car il faut le lire et juger par soi-même.

Telluria, Vladimir Sorokine, Actes Sud collection Exofictions, 2017. Traduit par Anne Coldefy-Faucard.

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*Dixit Sorokine himself dans une interview aux Inrocks.

jeudi 16 mars 2017

La panse, Léo Henry

Le dernier Henry, c’est du direct en poche, paru chez Folio SF, après Le Casse du Continuum, en 2014, qui était déjà un exercice associant science-fiction et casse à la Ocean’s eleven très efficace.

A priori, le conférencier régulier de la librairie Charybde a l’intention de réaliser 3 livres avec folio SF : on a eu la SF (Le Casse), le fantastique (celui-ci), et vraisemblablement, un fantasy serait peut-être à suivre.
En bon amateur de cocktail, l'auteur nous a combiné dans ce roman urbanisme contemporain, thriller et fantastique. 
Magnifique couv' d'Aurélien Police

Dans La panse, on suit Bastien, jeune fêtard parisien, dont la soeur disparaît mystérieusement dans le quartier de La Défense. Pour enquêter, il infiltre un mystérieux groupe, qui détient entre autre Néo Clean, une société de nettoyage des bureaux -très bonnes pages sur l’aspect physique de ce métier. Très vite, on découvre que les pauses déjeuner sont dédiées à la méditation et au sport, et qu’on mange sain et bio (mmh... Ce serait pas une secte, dis ?). 

C’est l’occasion pour le science-fictionneux Strasbourgeois de s'intéresser à cette tendance de l'intégration du new age dans la vie professionnelle, par le biais de la méditation de pleine conscience, de la pratique zen... Comme le dit un personnage : “au bout du compte, les entreprises ne s’intéressent qu’au tangible [...] Ce qui leur importe, c’est l’efficacité, le quantifiable. Si une quelconque dimension spirituelle est mise en avant dans leur discours, tu peux être certain que les techniques visent en réalité un objectif matériel précis. Aucun patron n’a besoin ni envie d’employés émancipés.”
Dans le cas de la société qu’intègre Bastien, l’objectif matériel existe bel et bien, mais il faut enquêter pour le trouver : il faut s’infiltrer de niveau en niveau, car “Apis”, qui se révèle très vite une sorte de secte (Aaaah, je le savais !) où les employés logent tous ensemble dans un dortoir, a plusieurs niveaux que les initiés doivent gravir.
Niveaux qui portent des noms évocateurs de l'activité digestive "Rumen", "Panse", "Feuillet", Caillette", la secte dévorant et digérant ses membres, le sous-texte de ce court récit pouvant être "manger ou être mangé dans l'entreprise contemporaine".
Ce qui fait que je ne suis pas très étonnée d'apprendre que pour ce récit, l'auteur a été coaché par Laurent Kloetzer, à qui on devait déjà un roman remarquable sur le management des grandes entreprises, CLEER (écrit à deux avec l'autre L. Kloetzer). 

A ce stade, La panse révèle une fausse simplicité, et en a méchamment sous le capot.

Le roman comporte en plus de spectaculaires mises en scène de la Défense, de ses vides souterrains (les buildings sont bâtis sur une dalle, on trouve de très bonnes photos d’explorations urbaines sur le net), son architecture dystopique (mélange de neuf pimpant et de béton décrépit), des tours nuages juste à côté, et des éléments clés de l’histoire du quartier...
Toute cette partie : l’infiltration écrite au présent pour être plus efficace, et la description de la défense, constitue l’un des grands points forts du roman. 

Bastien, en revanche, car il faut bien nuancer à un moment, est transparent, sans doute volontairement pour permettre une meilleure immersion (un peu comme un First Person Shooter en jeu vidéo, ou comme Bella Swan dans le film romantique pour ado dont j’ai oublié le nom**). Il a bien une soeur, mais elle n’est pas très sympathique, il a bien une fille, et des parents, mais on n’arrive pas à ressentir de l’intérêt pour eux, et son objectif de quête est du coup moins prenant, ses mésaventures ont un peu moins de poids, et cela a une influence sur les 50 dernières pages.
Ce n’est pas le cas de tout le monde, la famille de Théo, Black panther de la Défense qui vit dans les Tours Nuages avec leur chien Tolstoï, est aussi cool que peu présente.

Pour autant, toute la partie “d’ambiance” sur le quartier de La Défense et son passé, tout le début de l’infiltration, est très bon, encore meilleur si on connait un peu le quartier, et toute la réflexion sur la consommation entreprenariale me réjouit.

Tout cela accompagne bien le chouette recueil Demain le travail, dont on peut se délecter à La Volte depuis fin février, et dont on reparlera.



 La panse / Léo Henry, Folio SF, 2016. 


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**Le-Vampirisme-cheveux-au-vent ? Comme-un-vampire-clignotant-dans-le-brouillard ?  Non, ça ne me revient pas...

jeudi 23 février 2017

Flâneuse, Lauren Elkin

Quelque part entre janvier et maintenant, ce blog a eu deux ans.
C'est un non-événement, l'occasion d'osciller encore entre la satisfaction d'avoir un coin pour bricoler des opinions sur maints sujets et le reproche constant de ne pas réussir à le faire de manière normée, et à des intervalles réguliers.
En résumant, c'est le bordel, continuons encore un peu.
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Pendant que février s'écoulait, j'ai emmené avec  moi dans le métro Flâneuse, de Lauren Elkin.



Il y a bien des manières de traiter les motifs de la ville, et la psychogéographie est un sport à la mode (je pense parler très bientôt des Villes imaginaires de Darran Anderson, qui sortira en mars chez Inculte), mais Lauren Elkin ajoute deux données très importantes à sa dérive citadine : la femme, et la littérature.

L'introduction nous met en rapport avec l'aspect féminin (et féministe) du promeneur Beaudelairien : la flâneuse, subtilement subversive, qui s'approprie l'espace public masculin en l'arpentant.
Grâce à plusieurs destins de consoeurs artistes, cinéastes et auteurs (Jean Rhys, Virginia Woolf, Georges Sand, Sophie Calle, Agnès Varda, Martha Gellhorn), qu'elle entremêle à son histoire personnelle, Lauren Elkin brosse un portrait très touchant de la femme dans la ville.

Les exemples choisis lui permettent de dresser en creux la silhouette de la citadine, à travers les différentes périodes de son existence, et de démontrer au fil des pages sa connaissance érudite de la littérature féminine du XXe siècle.
Bien que nourries de multiples notes de bas de pages, les réflexions d'Elkin ne sont jamais arides, grâce à son propre récit initiatique, et la tendresse avec laquelle elle dépeint ses camarades artistes. Georges Sand, Virginia Woolf ou Martha Gellhorn ne nous ont jamais semblé si proches, et en ces temps où nous cherchons toutes des livres présentant des modèles féminins positifs et complexes, c'est une chose appréciable.

Flâneuse est un livre dont on sort grandi, à la fois charmé par la compagnie de Lauren Elkin, qui parvient avec simplicité à faire partager son amour de la littérature, et inspiré par les pistes culturelles qu'elle nous suggère.

Il faut bien un défaut à une lecture aussi plaisante : Lauren Elkin, américaine vivant le rêve Parisien et faisant partie d'une profession qui semble lui permettre un certain confort horaire, il est à craindre que son expérience de voyageuse bohême ne soit pas celle de tout le monde. Mes conditions de vie, par exemple, font de mon Paris sale, bondé et épuisant une ville bien éloignée de la ville policée et séduisante dépeinte dans ce livre, à tel point que certaines parties m'ont été un peu gâchées.

Créteil n'est pas la rive gauche, ai-je souvent pensé. Je ne fais donc définitivement pas partie de la classe d'intellectuels bohèmes et voyageurs qui s'identifieront à ce beau livre; c'est dommage.
Cela ne m'empêche pas d'en apprécier les mérites, et d'espérer que cet ouvrage, lu dans son édition britannique, soit vite traduit.
Pour aller plus loin, on s'empressera d'enregistrer dans un coin le Tumblr de l'auteur, mélange de photographies et de clips.

J'ai comme une vague envie de déménager, tiens.

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Flâneuse, Lauren Elkin, Chatto & Windus, 2016.