mercredi 22 mars 2017

Telluria, Vladimir Sorokine

Et Clac ! A l'occase de la sortie de ce chouette bouquin, je m’interroge sur la collection Exofiction chez Actes Sud, pleine de machins bankables qui n’ont pas grand rapport entre eux : on a de la SF comme Silo de James Howey qui est un auto publié qui a ramassé des brasses d’argent, The Expanse de James Corey : du space op’ vu à la TV, le fameux Cixin Liu qui a déchaîné les passions, et à côté des titres d’auteurs de littérature empilés là parce qu’il fallait les mettre quelque part (et parce qu’eux aussi, il ramassent des brasses d’argent) : on a eu Vollmann, on a Sorokine, et une réédition de Zamiatine, Nous (qu’il faut lire, c'est l'un des trois grands classiques dystopiques avec Le meilleur des mondes et 1984). Tous ces titres sont très alléchants, mais un peu disparates.

Couv' de Santiago Caruso, illustrateur sombre et cool 


Enfin, cette fois, Exofictions nous permet le plaisir de lire un Sorokine paru en Russie en 2013, et ledit Sorokine est un auteur à lire, tant il est provocateur, littéraire et malin. Un de ses romans, le prodigieux Lard Bleu, lui a valu d’être attaqué en justice par le régime de Poutine pour pornographie (Staline et Khrouchtchev y ont des rapports sexuels), alors que les jeunesses Poutiniennes "ont construit en face du Bolchoï une énorme cuvette de WC. La foule lançait les livres déchirés dans la cuvette."* Ce bouquin mettait notamment en scène la réanimation des auteurs classiques russes grâce à leur ADN -comme les dinosaures de Jurassic Park- et des morceaux parodiques desdits auteurs. C’est aussi l’auteur de Journée d’un opritchnik, journée-cauchemar dont le titre fait hommage à Soljenitsyne, qui raconte le futur d’une Russie dirigée par l’équivalent d’Ivan le Terrible, à travers les yeux du boyard qui maltraite les foules, et de la Trilogie de la Glace, dans laquelle il attaque le communisme, et la société consumériste (un de ses premiers romans, La Norme, semble l’attaquer de manière extrêmement virulente, mais il n’est pas traduit à ma connaissance).
Dans tous ses livres, Sorokine utilise son humour burlesque et absurde, sa maîtrise de la littérature classique pour servir son propos (pas de table rase du nouveau Roman en Russie, on rend toujours hommage aux maîtres) : on trouve dans tous ses livres des parodies de Nabokov, de Rabelais, de Gogol, de Pouchkine, de Tchekhov.

On pourrait le comparer à un Pelevine, autre maître Russe du burlesque lettré, mais Sorokine va bien plus loin dans la provocation, et dans la virulence malpolie de ses univers alternatifs.

La dystopie Sorokinienne est très violente, mais elle est rarement triste, et c’est le cas de Telluria, qui présente une Europe et une Russie qui ont explosé en micro-États (la Normandie est indépendante !), où les habitants vivent une sorte d’Âge Sombre de l’évolution (selon les états on est en plein Moyen-âge, en plein XIXe avec nobles Russes, ou dans de bizarres versions communistes sectaires), tandis que les plus riches ont accès à des technologies de pointe. Le monde est en plein désarroi, il y a des géants et des nains, et toutes ces bonnes gens ne rêvent qu’à deux choses : se faire insérer un clou de Tellure dans la tête parce que cela provoque le bonheur parfait et l’oubli de la réalité, ou réussir à acheter un Futé, smartphone quasi-magique qui prendra la forme que l’on désire et racontera de belles histoires. Si union il y a, elle se fait contre les invasions de talibans venus de Stockholm. Cette débandade désespérée est illustrée par la forme du roman lui-même : il n’y a aucun fil narratif à suivre, et les 50 chapitres se lisent comme autant de nouvelles, chacune écrite dans un style différent, et qui permettent de balayer l’univers créé par l’auteur. 

Je vous gâche quelques lignes narratives : on y trouve un pseudo conte de fée mettant en scène Patapin-le-petit-pain, futé bien désirable, le vaillant escadron des abeilles bleues de Normandie occupé à annexer les mines de Tellure du Caucase, des nobles Russes languissantes et fin de siècle qui picolent, des amazones du Rhin qui se croient dans Tolkien, une tricherie au concours de danse inter-tailles d'un petit village, des chiens anthropophages et philosophes... 
Beaucoup de ces micro-nouvelles sont stupéfiantes, combinant des audaces stylistiques et un humour sauvage, et c’est là un point fort de Telluria : Sorokine est un auteur exigeant qui rend hommage à d’autres textes, et on peut parfois se trouver en difficulté lors d’une première lecture, si l’on ne maîtrise pas l’éventail de références. Sans doute grâce à sa forme, Telluria est plus accessible, et constitue un bon début pour commencer à fréquenter ce maître intempérant.

Et je n'en dis pas plus, car il faut le lire et juger par soi-même.

Telluria, Vladimir Sorokine, Actes Sud collection Exofictions, 2017. Traduit par Anne Coldefy-Faucard.

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*Dixit Sorokine himself dans une interview aux Inrocks.

jeudi 16 mars 2017

La panse, Léo Henry

Le dernier Henry, c’est du direct en poche, paru chez Folio SF, après Le Casse du Continuum, en 2014, qui était déjà un exercice associant science-fiction et casse à la Ocean’s eleven très efficace.

A priori, le conférencier régulier de la librairie Charybde a l’intention de réaliser 3 livres avec folio SF : on a eu la SF (Le Casse), le fantastique (celui-ci), et vraisemblablement, un fantasy serait peut-être à suivre.
En bon amateur de cocktail, l'auteur nous a combiné dans ce roman urbanisme contemporain, thriller et fantastique. 
Magnifique couv' d'Aurélien Police

Dans La panse, on suit Bastien, jeune fêtard parisien, dont la soeur disparaît mystérieusement dans le quartier de La Défense. Pour enquêter, il infiltre un mystérieux groupe, qui détient entre autre Néo Clean, une société de nettoyage des bureaux -très bonnes pages sur l’aspect physique de ce métier. Très vite, on découvre que les pauses déjeuner sont dédiées à la méditation et au sport, et qu’on mange sain et bio (mmh... Ce serait pas une secte, dis ?). 

C’est l’occasion pour le science-fictionneux Strasbourgeois de s'intéresser à cette tendance de l'intégration du new age dans la vie professionnelle, par le biais de la méditation de pleine conscience, de la pratique zen... Comme le dit un personnage : “au bout du compte, les entreprises ne s’intéressent qu’au tangible [...] Ce qui leur importe, c’est l’efficacité, le quantifiable. Si une quelconque dimension spirituelle est mise en avant dans leur discours, tu peux être certain que les techniques visent en réalité un objectif matériel précis. Aucun patron n’a besoin ni envie d’employés émancipés.”
Dans le cas de la société qu’intègre Bastien, l’objectif matériel existe bel et bien, mais il faut enquêter pour le trouver : il faut s’infiltrer de niveau en niveau, car “Apis”, qui se révèle très vite une sorte de secte (Aaaah, je le savais !) où les employés logent tous ensemble dans un dortoir, a plusieurs niveaux que les initiés doivent gravir.
Niveaux qui portent des noms évocateurs de l'activité digestive "Rumen", "Panse", "Feuillet", Caillette", la secte dévorant et digérant ses membres, le sous-texte de ce court récit pouvant être "manger ou être mangé dans l'entreprise contemporaine".
Ce qui fait que je ne suis pas très étonnée d'apprendre que pour ce récit, l'auteur a été coaché par Laurent Kloetzer, à qui on devait déjà un roman remarquable sur le management des grandes entreprises, CLEER (écrit à deux avec l'autre L. Kloetzer). 

A ce stade, La panse révèle une fausse simplicité, et en a méchamment sous le capot.

Le roman comporte en plus de spectaculaires mises en scène de la Défense, de ses vides souterrains (les buildings sont bâtis sur une dalle, on trouve de très bonnes photos d’explorations urbaines sur le net), son architecture dystopique (mélange de neuf pimpant et de béton décrépit), des tours nuages juste à côté, et des éléments clés de l’histoire du quartier...
Toute cette partie : l’infiltration écrite au présent pour être plus efficace, et la description de la défense, constitue l’un des grands points forts du roman. 

Bastien, en revanche, car il faut bien nuancer à un moment, est transparent, sans doute volontairement pour permettre une meilleure immersion (un peu comme un First Person Shooter en jeu vidéo, ou comme Bella Swan dans le film romantique pour ado dont j’ai oublié le nom**). Il a bien une soeur, mais elle n’est pas très sympathique, il a bien une fille, et des parents, mais on n’arrive pas à ressentir de l’intérêt pour eux, et son objectif de quête est du coup moins prenant, ses mésaventures ont un peu moins de poids, et cela a une influence sur les 50 dernières pages.
Ce n’est pas le cas de tout le monde, la famille de Théo, Black panther de la Défense qui vit dans les Tours Nuages avec leur chien Tolstoï, est aussi cool que peu présente.

Pour autant, toute la partie “d’ambiance” sur le quartier de La Défense et son passé, tout le début de l’infiltration, est très bon, encore meilleur si on connait un peu le quartier, et toute la réflexion sur la consommation entreprenariale me réjouit.

Tout cela accompagne bien le chouette recueil Demain le travail, dont on peut se délecter à La Volte depuis fin février, et dont on reparlera.



 La panse / Léo Henry, Folio SF, 2016. 


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**Le-Vampirisme-cheveux-au-vent ? Comme-un-vampire-clignotant-dans-le-brouillard ?  Non, ça ne me revient pas...

jeudi 23 février 2017

Flâneuse, Lauren Elkin

Quelque part entre janvier et maintenant, ce blog a eu deux ans.
C'est un non-événement, l'occasion d'osciller encore entre la satisfaction d'avoir un coin pour bricoler des opinions sur maints sujets et le reproche constant de ne pas réussir à le faire de manière normée, et à des intervalles réguliers.
En résumant, c'est le bordel, continuons encore un peu.
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Pendant que février s'écoulait, j'ai emmené avec  moi dans le métro Flâneuse, de Lauren Elkin.



Il y a bien des manières de traiter les motifs de la ville, et la psychogéographie est un sport à la mode (je pense parler très bientôt des Villes imaginaires de Darran Anderson, qui sortira en mars chez Inculte), mais Lauren Elkin ajoute deux données très importantes à sa dérive citadine : la femme, et la littérature.

L'introduction nous met en rapport avec l'aspect féminin (et féministe) du promeneur Beaudelairien : la flâneuse, subtilement subversive, qui s'approprie l'espace public masculin en l'arpentant.
Grâce à plusieurs destins de consoeurs artistes, cinéastes et auteurs (Jean Rhys, Virginia Woolf, Georges Sand, Sophie Calle, Agnès Varda, Martha Gellhorn), qu'elle entremêle à son histoire personnelle, Lauren Elkin brosse un portrait très touchant de la femme dans la ville.

Les exemples choisis lui permettent de dresser en creux la silhouette de la citadine, à travers les différentes périodes de son existence, et de démontrer au fil des pages sa connaissance érudite de la littérature féminine du XXe siècle.
Bien que nourries de multiples notes de bas de pages, les réflexions d'Elkin ne sont jamais arides, grâce à son propre récit initiatique, et la tendresse avec laquelle elle dépeint ses camarades artistes. Georges Sand, Virginia Woolf ou Martha Gellhorn ne nous ont jamais semblé si proches, et en ces temps où nous cherchons toutes des livres présentant des modèles féminins positifs et complexes, c'est une chose appréciable.

Flâneuse est un livre dont on sort grandi, à la fois charmé par la compagnie de Lauren Elkin, qui parvient avec simplicité à faire partager son amour de la littérature, et inspiré par les pistes culturelles qu'elle nous suggère.

Il faut bien un défaut à une lecture aussi plaisante : Lauren Elkin, américaine vivant le rêve Parisien et faisant partie d'une profession qui semble lui permettre un certain confort horaire, il est à craindre que son expérience de voyageuse bohême ne soit pas celle de tout le monde. Mes conditions de vie, par exemple, font de mon Paris sale, bondé et épuisant une ville bien éloignée de la ville policée et séduisante dépeinte dans ce livre, à tel point que certaines parties m'ont été un peu gâchées.

Créteil n'est pas la rive gauche, ai-je souvent pensé. Je ne fais donc définitivement pas partie de la classe d'intellectuels bohèmes et voyageurs qui s'identifieront à ce beau livre; c'est dommage.
Cela ne m'empêche pas d'en apprécier les mérites, et d'espérer que cet ouvrage, lu dans son édition britannique, soit vite traduit.
Pour aller plus loin, on s'empressera d'enregistrer dans un coin le Tumblr de l'auteur, mélange de photographies et de clips.

J'ai comme une vague envie de déménager, tiens.

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Flâneuse, Lauren Elkin, Chatto & Windus, 2016.

mardi 7 février 2017

Détective : fabrique de crimes ? BiLiPo, 20 janvier-1er avril 2017

Si toi aussi tu as croisé chez ton libraire le très étonnant Les Forces de l'ordre invisible, il est possible que tu aies remarqué le style narratif très marqué des pages tirées de Détective.
Il est aussi possible que tu habites près d'un kiosque à journaux et que tu passes régulièrement devant les affiches racoleuses du Nouveau Détective.
Mais tout cela ne te dit pas ce qu'est ce titre, d'où il vient, et pourquoi on peut se réjouir que la Bibliothèque des Littératures Policières aie numérisé sa collection, accessible sur le site CriminoCorpus.
Heureusement, l'exposition en cours t'en apprendra plus.

Un ancêtre de Détective.

Vers la fin des années 20, Gaston Gallimard cherche à équilibrer les comptes de sa maison d'édition (selon le principe raconté par André Schiffrin dans L'édition sans éditeurs : on publie des titres commerciaux pour financer les oeuvres plus exigeantes, comme la revue NRF et la collection Blanche). Pour cela, il envisage de profiter de la popularité de la littérature de gare et de l'engouement pour les faits divers. Avec Georges Kessel (frère de), il rachète donc Détective, feuille professionnelle tenue par l'authentique détective Ashelbé, et monte une rédaction avec quelques bons auteurs maison, parmi lesquels Joseph Kessel, Francis Carco et Pierre Mac Orlan. Le titre est lancé et utilise trois ingrédients pour s'assurer le succès : faits divers sanglants, bons auteurs, et force de frappe de la photographie, alors en plein essor. Sur le lieu des enquêtes, sont toujours dépêchés un duo journaliste-photographe, et les articles sont signés à deux.
Au long des années 30, Détective va donc être le témoin des grands crimes de l'époque : l'affaire Staviski, le parricide de Violette Nozière, le crime des soeurs Papin... Et envoye ses journalistes faire des reportages sensationnels au long cours : dans les bagnes, les prisons, à l'étranger.
Cependant, très vite, le rapport au réel s'encanaille, avec une équipe de rédaction tentée par l'invention, tout d'abord pour la blague, puis dans un but de réduction des coûts.
Certaines photographies spectaculaires sont des montages rejoués bien loin des lieux du crime, des reportages trop scandaleux donnent lieu à investigation des forces publiques et révèlent des supercheries, d'autres sont édités dans la collection "romans" de Gallimard, révélant par là leur aspect fictionnel. Lorsqu'à la fin des années 30, Détective vend moins, le journal se tourne vers l'ésotérisme, indémontrable, mais peu coûteux. En 1939, les locaux sont pillés par les allemands, les très riches archives photographiques disparaissent. Si la revue reparaît après-guerre, elle est différente, et très rapidement revendue par Gallimard.

C'est essentiellement à cette première période de Détective que s'intéresse l'exposition, en nous montrant les premières pages de journal, et en revenant sur les affaires célèbres. On découvre l'ambiance d'une rédaction de journal à l'époque, le travail des journalistes (machines à écrire, cartes de presse et tuyaux donnés au téléphone), des photographes (Rolleiflex et retouches photographiques faites à la main). Tout cela constitue une excellente histoire en soi, que les nombreux documents présentés contribuent à illustrer.
On pourrait regretter une forme de manque de suivi de la problématique principale : l'exposition est essentiellement une exposition chronologique, où sont parsemées des mentions des inventions des auteurs-phares. Cependant, l'ensemble est si riche que ce traitement semble compréhensible, et on n'en sortira pas moins saisi par la vigueur de l'imaginaire criminel de la revue.
Ne pas manquer l'occasion de faire un tour dans la bibliothèque elle-même.


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Détective : Fabrique de crimes, 
20 janvier-1er avril 2017, à la BiLiPo,
48, rue du Cardinal Lemoine, Paris 5e.

dimanche 5 février 2017

Un mois vu et lu, janvier 2017

Well, no internet means no blogging, either.
Mais, tout est à peu près rentré dans l'ordre dans l'antre imprédictible des Georgette : la moquette a séché, la porte-fenêtre referme, internet est là... En conséquence de quoi, ce domicile neady en affection a résolu de bricoler une autre avanie, électrique cette fois, car la joie est comme le courant, continue.

City untitled 4 (détail), Nathalie du Pasquier

Il s'est donc passé bien des choses, de la fin de l'année à ce week-end du 5 février, mais comme je n'ai rien enregistré ici, je vais tenter un illisible résumé/brouillon de ce dont je me souviens le mieux.

Des films : Harmonium de Koji Fukada (ficelles visibles, mais certaines scènes familiales troublantes) - Premier contact de Denis Villeneuve (esthétique magnifique, les plus beaux nuages gris après ceux de Les premiers, les derniers de Bouli Lanners, musique étrange très adaptée, SF intelligente et fin loupée) - LalaLand (hommage aux meilleures comédies musicales, numéros de danse charmants, discours "rêve américain et glorification du destin individuel").

Des livres : Au delà du gouffre, Trilogie Rifters et Vision aveugle de Peter Watts (l'évolution du monde vue par un Asperger pessimiste et génial), La Maison des Feuilles de Mark Danielewski (Stephen King à la moulinette postmoderne), Les Etats et Empires du Lotissement Grand Siècle de Fanny Taillandier (un essai science-fictif particulièrement bien écrit).

Du vrac : L'expo Bauhaus aux arts décoratifs, de la doc autour du Memphis group, du magasin Londonien Big Biba, du dessin, Taboo (série pop XIXe, héritière de Penny Dreadful avec un héros grondant), les fringues portées par Lara Flynn Boyle dans Twin Peaks, les errances psychogéographiques de Darran Anderson dans Imaginary cities.

Et avec tout ça, on repart frais et dispos pour février.

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Et l'artiste : Nathalie du Pasquier, française aventurière, qui, jeune fille, après des voyages solitaires autour du monde, s'est installée à Milan dans les 80's et à coup de couleurs audacieuses, a cofondé le Memphis group avec Ettore Sottsass et George Sowden.

Paterson, Jim Jarmush

Bien sûr que tu aimes les longues dissections délicates de Jim Jarmush, l'homme aux exigences esthétiques distinctives. Et sans doute tu as aimé les beaux vampires dépressifs de Detroit, dans son précédent opus, mais le lumineux Paterson est bien différent.


Où l'on suit Paterson, doux chauffeur d'autobus à Paterson, ville du même nom, berceau du poète William Carlos Williams, dans ses routines de tout les jours. Paterson est un grand mec calme, à la vie bien organisée, rythmée par des moments prévisibles : les heures de conduite, le petit déjeuner préparé dans une jolie boîte par sa chère amie, la promenade du chien le soir qui devient arrêt au bar... Mais notre héros est poéte, et se saisit de l'infiniment petit de ses routines, de l'humble quotidien pour en tirer son inspiration.

Nous allons le suivre au plus près pendant une semaine, et découvrir ses petites habitudes : sa relation avec Laura, son amour excentrique, qui a sans arrêt mille idées créatives demandeuses en énergie en tête, avec le chien de Laura, une petite chose grassouillette au mauvais caractère, avec le barman sympathique, avec son collègue, poète involontaire aux plaintes irréstiblement drôles...

Le temps est long, dans Paterson, et Jarmush l'utilise pour se livrer à une étude approfondie de la création poétique : filmant son héros au plus près, il soulève les couches du travail créatif pour les révéler au spectateur émerveillé. Tout est plein de sens pour notre héros, des rencontres de hasard aux étonnants partis pris décoratifs de Laura, et Jim Jarmush, pour nous le faire comprendre, a réalisé un film qui déborde de sens tout autant, qui est un poème en lui-même.

Pour porter ce discours sur la création artistique, tout est millimétré et subtilement maniéré. Comme toujours chez Jarmush, le monde à travers ses yeux est bien plus beau que celui que nous arpentons. Cette question de la subjectivité de l'artiste, nous la retrouvons notament dans le personnage de Laura, qui ne travaille pas, et se consacre à réaliser sa vision du monde toute la journée, de toutes les manières possibles (en musique, en cookies, en couture...) que nous ne pouvons nous empêcher de trouver par instants épuisante, ou dépensière... Mais Jim Jarmush, dans une interview en fait une toute autre analyse : Paterson est Laura sont complémentaires, tous deux sont des artistes de plein droit, et si Paterson a besoin d'une structure ferme pour créer, ce n'est pas la cas de Laura, qui explore toutes les possibilités. Et cette pratique bruyante, visible, dévorante, est aussi un des ferments de la créativité de Paterson, qui l'utilise aussi : tous deux se complètent et s'enrichissent mutuellement.
Dans sa longueur et son attention perfectionniste, le film ménage des instants forts avec un matériel narratif qui peut être très simple (mais pourquoi Paterson remet-il en place chaque soir sa boîte aux lettres), ou absolument surréaliste (la scène d'action dans le bar, ou la merveilleuse visite du poète japonais), ce qui lui donne son charme poétique.

Bien que sa vision nécessite une certaine dédication, Paterson est un enchantement, qui en passant par la création artistique, ensemence notre perception de la réalité, et ce faisant, notre sens de la joie.

mercredi 11 janvier 2017

Choses vues et lues, décembre 2016

Du léger pour les fêtes :

No sooner had he whistled, Kay Nielsen, 1914


Rosalie Blum, l'intégrale, Camille Jourdy. Actes Sud, 2016.

Un trio de grands gentils délaissés par la vie, et dont la rencontre va provoquer un peu de bonheur : Rosalie l'esseulée, qui boit dans les bars et a vécu très jeune un drame personnel dont elle ne se remet pas, sa nièce Aude, affligée d'un colocataire aux ambitions circassiennes trop ambitieuses pour le petit appartement qu'ils occupent (featuring une chasse au crocodile au tampon usagé dont nul peut faire l'économie), le mélancolique Vincent, en pleine rupture et qui vit chez sa vieille maman inquisitrice et excentrique (un incroyable personnage qui rejoue sa vie avec de petites figurines en d'hilarantes saynètes).
Le dessin plein de vivacité et les couleurs douces de Camille Jourdy traduise parfaitement la gentillesse un peu moqueuse avec laquelle elle envisage ses personnages, une sorte de mélancolie relevée de piques d'humour. Cette grosse bande-dessinée (les trois volumes forment un beau livre pesant qui fera très bien dans toute bibliothèque) constitue un petit moment de joie en plein hiver, qu'on se le dise.


La prisonnière du desert, John Ford, 1958

Tout commence par une superbe scène, dans laquelle la famille Edwards accueille avec émotion l'oncle Ethan, ancien soldat confédéré joué par John Wayne (et mercenaire ? Comme semblent l'indiquer quelques indices donnés ça et là) : l'oncle est bien évidemment peu aimable avec les indiens, très aimé par les enfants et par l'épouse de son frère. Les indiens arrivent bien assez tôt dans ce western mythique, tuent les parents et kidnappent les deux filles, la jolie Lucy et la petite Debbie. Le corps de Lucy étant rapidement retrouvé, c'est à une quête longue de plusieurs années que s'astreignent Ethan et son neveu adoptif Martin, afin de retrouver Debbie. Les processus narratifs qu'utilise John Ford pour faire avancer le récit sont plein d'astuce et savament disposés : on se régale des marqueurs de la relation entre Ethan et sa belle-soeur (la chambre, lieu des affections), de la longueur de la poursuite dont la durée est mise en valeur par l'attente de Laurie, la fiancée de Martin (et la séquence de la lecture de lettre, où le scénario suspend personnages et spectateurs au stylo de Martin). Le charme opère.


Blow up, Michelangelo Antonioni, 1966

Mais quel mec détestable que ce photographe de mode ! Suffisant, méprisant, machiste, il a tous les défauts, et le décalage dans le temps ne fait que révéler ses cabrioles exagérées de photoposeur. Une fois qu'on a un peu pesté en suivant ce sale type dans son confortable quotidien de beau gosse à pellicule, il reste les images, dont les couleurs sont d'une éblouissante beauté, et une vive curiosité pour ce témoignage d'époque sur les Swinging Sixties, ses mannequins filiformes (Verushka, Jane Birkin Jeune), ses concerts échevelés où on cassait déjà du matos (Les Yarbirds -là, regarde c'est Jimmy Page !-), cette insouciance de la jeunesse dorée ... Au milieu de tout cela le meurtre en filigrane est un cheveu dans la soupe bienvenu, dont le vrai sens ne nous sera révélé que lors de la séquence finale, stupéfiante, de tennis mimé. Qu'est-ce que le réel? demande au spectateur Antonioni, sans s'avancer à répondre. Soudain époustouflant.




Manchester by the sea / Kenneth Lonergan, 2016

La banlieue de Chicago, sous la neige, où notre concierge bougon et colérique, la quarantaine séduisante (c'est un membre de la Affleck family), s'épuise à effectuer réparations et petit entretien. Le téléphone sonne, et nous voilà graduellement plongés dans le drame de la vie de cette homme, ni plus, ni moins détestable qu'un autre, mais dont la vie est brisée en morceaux. Contraint de rentrer dans sa petite ville d'origine pour élever son jeune neveu, ado sympathique dont la présence allège l'écran de sa tension dramatique, Lee doit affronter le poids insoutenable de son passé. Pour nous faire digérer le drame dont nous allons être témoins, le scénario prend un parti doux-amer, très progressif, mélant passé et présent, humour et mélancolie. Le jeu de Casey Affleck et de Michelle Williams rend la douleur tangible, tous les acteurs sont d'une solidité remarquable, et au bout, brille une très timide lueur d'espoir.



L'illustrateur : Kay Nielsen 

L'un des très grands illustrateurs de l'Âge d'Or de l'illustration, Kay Nielsen avait pour inspirations le travail d'Aubrey Beardsley et les costumes de théâtre (son père en dirigeait un et sa mère était actrice). Formé à l'académie Julian à Paris, il devient très vite un illustrateur recherché de contes. En 1914, il illustre notamment les contes les plus célèbres du folklore Norvégien, dans le recueil A l'est du Soleil, à l'Ouest de la Lune, qui paraît en 1916.